Lettre 66 – Geneviève Côté


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     Montréal, le 27 juin 2020

    Alex, très cher,

    Merci, pour ta dernière missive depuis les Îles. Ton message fut une bouée de joie au milieu des remous de cet étrange printemps.

    Avec l’actuelle canicule, j’envie ton été dans la contrée du vent et du sable. En contraste, ma brise provient d’un ventilateur récemment livré et mon sable, des fines saletés de St-Laurent. Si mon paysage est urbain, mon coeur est pourtant dans un hameau avec toi. Y pensant, un sourire gamin habille mon visage.

    Quoi de neuf, tu me demandes.

    J’ai de neuf d’avoir rompu avec Paule.

    J’ai rompu parce que, lorsque le confinement s’imposa soudainement sur le mois de mars, ce ne fut pas l’idée d’être isolée qui me préoccupa. Ce fut celle de me confondre avec l’identité de la copine une journée de plus.

    J’ai rompu parce que, dans le jeu de l’amoureuse, je me perdais en cherchant à plaire. Fractionnée, je ne savais plus me connaître.  J’en vins à ne plus exister. Mon inepte conditionnement me retenait et m’échappait à la fois, tel un geôlier obscur opérant depuis un angle estompé de mon esprit.

    J’ai rompu parce que je n’en pus plus de me distordre l’affection tout aussi étrangement qu'un arbre qui s'abreuverait par les feuilles plutôt que par les racines.

    J’ai rompu pour m’extirper de mon attachement au temps manquant. Celui qui n’est pas là, qui ne l’a jamais été.

    Avec la pandémie, ce ne fut pas une fièvre que j’eus, mais une gifle de conscience. Le choc bourdonne encore dans les cellules de mon corps : « Plus tard n’existe pas comme tu l’imagines! Allume! »

    J’ai rompu avec le plus tard. Est resté avec moi le maintenant.

    Un premier délicieux silence s’est déposé dans mon quotidien. On a entendu les criquets dans mon agenda. J’ai pris le temps de me regarder le comportement, de trouver comment boire par mes racines. Et j’ai vu. Je peux m’avouer mon propre piège, enfin : depuis toujours, je me dérobe à moi-même en étouffant le présent par le bruit des autres.

    Quelque part en avril donc, semi-cloîtrée, avec juste un moi, avec juste un maintenant, j’ai cessé de remettre mes élans entre les mains d’un moment qui ne peut rien pour moi. Vivant dans le même temps qu’elles, je peux dorénavant embrasser mes aspirations. C’est donc ça, la liberté?

    Quoi de neuf, tu me demandes.

    Depuis l’époque des camps de vacances, tu sais combien je me suis toujours battue. Tu m’as vue dans tous mes états. Soudain, j’abandonne la guerre. Je renonce à me tailler vainement une place dans ce monde, afin de commencer à me tailler un monde, à la place. À partir de mes rêves, de mes envies.

    Ça. Ça, c’est neuf pour moi.

    Et toi, mon ami? Tu es parti pour mettre la ville en sourdine dans ta vie. Pour rencontrer tes racines aussi.
    Une année, tu disais.

    Alors?

    Reviendras-tu avec l'automne?

    Sophie