Lettre 26 – Danielle Descheneaux (Gagnante 500$ La Fabrique culturelle)


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    Lettre à Claudette Lefever
    Au-delà des frontières du réel

     

    Ma très chère soeur,

    Je réapprends à vivre sans toi. Ton départ a laissé un vide abyssal. Je t’écris pour tenter de te retrouver, me retrouver, peut-être nous rejoindre d’une quelconque façon. 

    « Elle veut te parler. Ça va vite, viens sans tarder...». Si j'avais su, je serais partie immédiatement. Mais j'étais tétanisée. La voiture n'a pris la route qu'au petit matin.  Les huit heures qui me séparaient de ton Nursing Home ont été ponctuées de larmes toujours plus conscientes que tu allais mourir. J’avais aussi peur que hâte d’arriver et j'avais raison. 

    Tu étais déjà morte à mon arrivée. Depuis une minuscule petite heure. Je n'ai pu te voir, ton corps avait déjà été déplacé. Je ne te reverrais jamais. Je n’entendrais pas ce que tu voulais me dire. 

    Depuis l’étreinte de nos racines les plus profondes jusqu’au souffle libre de nos intuitions, l’amour que nous avons vécu a été si singulier. 

    Je repense aux correspondances de mon adolescence, alors que ma relation désastreuse avec notre mère culminait dans la dépression.Tu trouvais les mots pour me remettre sur les rails. Je serais morte sans toi. Puis, il y a eu de ton côté ce long épisode où les chaînes de ton mariage t’ont presque étouffée. J’attendais ton retour auprès de nous. Mais tu étais de celles qui ne regardent pas en arrière. Tout le contraire de moi. 

    Je pense aussi aux jours meilleurs qui, plus tard, ont marché dans nos pas et nous ont rapprochées sur une fréquence difficile à décrire. Ces perles de temps ont eu le pouvoir d’effacer l’effet de l’éloignement. Des rêves pudiques d’avenir ensemble sont nés. 

    Nous étions pourtant comme blanc et noir. Je t’admirais pour tout ce que je n’étais pas et toi de même. Nous avions les mêmes talents, les mêmes valeurs, mais des visions du monde diamétralement opposées. Combien de fois avons-nous refait le monde ensemble, toi à droite et moi à gauche, sans jamais nous rejoindre au centre, mettant toujours avec affection un terme à nos discussions et nos épîtres. 

    C'est fini pour nous deux mais autour les gens continuent d'appréhender le monde, en termes d’avant et d’après Covid. Est-ce que tout va changer ou pas du tout? C’était mieux avant ou ce sera mieux après? Tu aurais dit avant et moi le contraire. Mais ça, c'était avant. Avant qu'un écran noir ne voile définitivement les scènes de vie avec toi. 

    Avant, il y avait toi. Un avant est inéluctablement condamné à mourir, n’est-ce pas? Je pourrai peut-être m’y résigner de cette façon, par la conscience. La perte de l'insouciance, drame et cadeau d’une conscience de la réalité... Adieu sentiment d'éternité ouaté qui nous berçait d'illusions. 

    Adieu mon immense soeur, ma meilleure amie. Les yeux fermés, mon visage peut sourire: je te vois joyeuse, en éclats de rires. S’il existe un fil conducteur entre les morts et les vivants, je compte sur toi pour rétablir la connexion.  Je t'aime. 

    Ta petite sœur