Lettre 17 – Marie-Claude Hansenne


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    Ma Lou,

    Même ancienne de plusieurs années, ma blessure à la tempe me provoque douleur et élancement au cerveau ce qui heureusement ne m'empêche pas d'écrire mes poèmes dont tu demeures, mon amour, l'inspiratrice. Cependant, plus que la trépanation, c'est la pandémie qui m'éloigne de toi, c'est elle qui m'empêche de te tenir dans mes bras, de souffler dans ton cou ces mèches folles qui bouclent si joliment, de plonger dans tes yeux gris comme en mer du Nord à la recherche de crevettes et de moules que je dégusterais voluptueusement sur ta jolie bouche rouge, pulpeuse, aussi tendre que celle d'un enfançon.

    Moi qui avant tout cela, ai tant combattu, je suis tombé au champ d'honneur de la maladie fauché par un virus qui me gruge les poumons tels des termites voraces avant leur bal nuptial. À l'hôpital, nos lits sont alignés côté à côte comme des escadrons de la mort. Jour et nuit, mes tympans résonnent aux sons sourds des toux, aux violons grinçants des plaintes, aux forges des souffles entravés par des plèvres infectées. Les infirmiers sont impuissants. Ils ont peur que nous les contaminions. Ils ne nous approchent que masqués comme des bandits calabrais, mais, au lieu de nous détrousser, ils nous prodiguent quelques soins qui, je le crains, ne sauveront pas nos vies.

    Ma Lou, toi seule arrives encore à me faire rêver dans cet enfer de fièvre et de crachats qui nous consument. Que l'étoupe de la vie est courte et fragile. Sur les belles promenades de Nice, te souviens-tu, chère âme, nous courrions main dans la main loin de Toutou, ton amant, voler des caresses et des baisers. Sur un banc, ma main impatiente et aventureuse se glissait dans l'échancrure de ton corsage à la recherche d'un sein volage, d'un téton espiègle qui sous mes doigts te faisait languir d'étreintes plus intimes et plus longues. Nous nous sommes aimés dans les petites rues de Menton, autour de l'église assise sur son piton rocheux scrutant la mer avec aux pieds les tombes baroques des jeunes tuberculeux russes tombés dans la fleur de l'âge. Dans ces ombrages, je t'ai à demi déshabillée pour que mes yeux se réjouissent de ce que mes mains avaient déjà découvert, le... paradis. Sein gauche si rose et si insolent je t'aime; Sein droit si tendrement rosé je t'aime; (…) O petit Lou je t'aime je t'aime je t'aime. Ainsi va mon ode en remerciement de ta grâce et de ta beauté pendant que, de la mousse sanguinolente aux lèvres, je me meurs en pensant à toi.

    Ton Guillaume (Apollinaire)

    Poème à Lou

    Mort de la grippe espagnole en 1919.