Élise Jetté

Émile,

Notre enfance contient mille choses que seuls toi et moi savons. Mille instants perçus que par tes yeux et les miens. Invisibles ailleurs.

On se rappelle souvent de la première fois des choses. On ne place jamais de croix au calendrier sur la dernière fois des choses. Et moi, dans mon esprit qui analyse au microscope toutes les parcelles du passé, c'est toujours la dernière fois qui prend toute la place.

Je ne sais plus comment raconter notre enfance au ciel pour qu'il daigne m'en recracher quelques morceaux. C'était quand la dernière fois où l'on a laissé nos vélos nous porter tout le long du chemin de l'Église jusqu'à la rue Saint-Philippe pour acheter des jujubes en vrac? Tu choisissais toujours les grenouilles. Je te laissais acheter un bonbon de plus que moi. C'était quoi la date? La dernière fois? On a fait ça au moins cent fois. J’aurais voulu écrire la date de cette journée d'octobre où le vent faisait valser les samares. On ne sait jamais quand on ne fera plus jamais quelque chose.

J’avais attrapé un rhume interminable au retour d'une fin de semaine dans le Maine, le jour où on a fait tourner notre disque préféré de Bob Dylan pour la dernière fois. C’était un dimanche, mais lequel?

J'ai une mémoire vive de notre ultime aller-retour ensemble jusqu'au kiosque de légumes ou tu travaillais. Je te reconduisais tous les matins, et puis tu as obtenu ton permis de conduire. Un mercredi de juillet, un jeudi peut-être.

Je trace un grand X sur l'entièreté des portes refermées derrière moi, la totalité des adieux et bien plus qu'un sourire de toi. Je les ai sans doute tous capturés, en laissant aucun pour nos parents qui, eux, ressassent toutes tes premières fois. Je dessine sur du papier froissé toutes tes dernières.

Je sais aujourd'hui qu'il pleuvait beaucoup durant ton dernier été. J'aurais voulu mémoriser beaucoup plus que cette pluie qui tombait sur tes cheveux pendant les concerts jazz d'août. J'aurais pris des photos. J'aurais demandé ton opinion sur tout. J'aurais noté toutes tes plus jolies idées pour qu'elles ne tombent pas dans le vide. Tes idées dissipées en un fragment de métal et de verre sur une route trop noire.

Une seconde, tes rêves étaient ici.

La seconde suivante, ils avaient disparu.

Je les ai cherchés.

Si j’avais pu sentir que cette dernière fois était la nôtre, j'en aurais fait quelque chose de tellement grand. Je n'aurais jamais discuté de la température.

Notre enfance contient mille choses que seuls toi et moi savons. Mille instants perçus que par tes yeux et les miens. Invisibles ailleurs. Je les ai mises dans une grande enveloppe colorée. J'ai mis ton nom dessus. Et quand elle s'entrouvre sur tous tes derniers mouvements, tu n'es pas évaporé au complet. Il y a encore du Bob Dylan qui joue en boucle comme un murmure.

Notre enfance est une enveloppe.

Tu es ici.

Et il pleut.

Lili

492 mots