Isabelle Dupras

Maricourt, 8 mai 2003

À la succession
de Monsieur Adrian Hall
de Saint-Antoine, QC

Mesdames, Messieurs, permettez-moi de vous offrir mes plus sincères sympathies à la suite du décès de votre oncle Adrian Hall. Le souvenir que je conserve de cet homme élégant et réservé demeure des plus plaisants. Votre oncle, que nous les enfants du quartier appelions Mister Hall, aura eu sur moi une importante influence et je tenais à vous en témoigner.

Je n’ai jamais adressé la parole à Mister Hall. Pourtant, rares sont les journées d’été où je ne lui rendais pas visite, secrètement. Certes, du haut de mes trois pommes, je me croyais infiniment discrète, mais je suis aujourd’hui persuadée qu’il était bien avisé de mon intérêt précoce pour son splendide jardin.

Une clôture de planches flanquée de son habituelle haie de cèdres délimitaient nos propriétés. Dès le printemps, je prenais plaisir à me faufiler entre la haie et la clôture. Instantanément, j’étais émerveillée de constater que les plantes du jardin de Mister Hall passaient sous la clôture pour venir jusque chez moi. Tapie dans l’ombre résineuse des retailles de cèdre, la naïve élégance parfumée des muguets et leur robuste feuillage tapissant me réjouissaient. Cet écrin m’était cher et il me fallait faire bien des acrobaties pour ne pas piétiner mes fleurs, coincée dans cette minuscule antichambre résiduelle. Cet espace n’existait que pour moi, aucun de mes amis n’ayant envie de pareilles contorsions pour profiter de quelques mauvaises herbes! J’escaladais ensuite la clôture afin de pouvoir admirer en entier le jardin de Mister Hall. Fleuri toute la belle saison, de muguets en digitales, puis de pieds-d’alouette en orpins flamboyants. J’apprenais mes saisons horticoles d’après les couleurs de son jardin. Mes visites préférées étaient celles du mois de juin, car tout près de mon point d’accès secret, Mister Hall cultivait ses pivoines. Ah, ma fascination pour les fourmis affairées à parcourir les dodus boutons de pivoines! J’en avais les mains rougies par la teinture du bois à force de me cramponner à la rambarde! 25 ans plus tard, tous les mois de juin, j’y pense encore.

Aujourd’hui, je suis devenue paysagiste. Je conçois des jardins et je cultive des fleurs. Aucun doute que Mister Hall et sa bienveillante tolérance à mes intrusions sont à l’origine de ma passion botanique. Ayant eu vent du décès de votre oncle, je sais aussi que l’on s’apprête à vendre et lotir son domaine. Je vous écris aujourd’hui afin de vous demander une faveur spéciale avant que cela n’advienne. Me permettez-vous de transplanter chez moi quelques-unes des pivoines de votre oncle? Ces fleurs ont la vie longue et j’aimerais beaucoup les propager en sa mémoire. Je souhaite également permettre à d’autres enfants de se forger des souvenirs de jardins et de fourmis.

En espérant que malgré votre chagrin, vous accéderez à ma demande, recevez encore une fois neveux et nièces de Mister Hall, mes plus sincères sympathies.

Ima Dupuis, paysagiste.

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