Marie Gagné

Aout 1995

Ma très chère Maritza,

Je suis Hourie Serkoyan, ton arrière grand-mère. Avant de mourir, j’ai demandé à ta mère Endza de te remettre cette lettre, le 1er aout 2015, jour de tes 21 ans, avec ce coffret qui contient mon journal. Parce que ton anniversaire ma petite fille sera aussi celui du centenaire du premier génocide du XXe siècle. Comme tu le sais probablement déjà, autrefois nous étions plus de 2 millions d’Arméniens vivant dans ce pays que je ne peux pas nommer. Et je te prie de croire que, en ce qui me concerne, le massacre des nôtres a débuté aussi subitement que l’éruption du Vésuve sur Pompéi.

Le 24 avril 1924, j’avais huit ans quand les gendarmes sont venus nous sortir de l’école, à proximité de Constantinople, en nous insultant et nous bousculant comme du bétail. Nous étions terrorisés et nous ne comprenions pas ce qui se passait. Je me suis alors précipitée dans les bras de ma mère pétrifiée qui écrasait sur son cœur mon petit frère hurlant de terreur. C’était le début de l’enfer,  de la grande marche forcée, du chemin de l’horreur.

Partout à travers les provinces les femmes furent arrachées à leur lessive, les bébés tirés de leur couffin et les hommes forcés d’abandonner leurs champs. Nous avons marché  pendant 110 jours sachant que nous allions vers la mort et le néant. Pour ceux qui survivaient, notre destination finale était la steppe mésopotamienne et le désert de Syrie.  Les  vieillards tombaient le long des routes et souvent, les gendarmes les torturaient avant de les fusiller. Au tournant d’une route, nous croisions des femmes enceintes éventrées, des jeunes filles nues violées, brutalisées et abandonnées inanimées, des mains d’enfants coupées, et des malades espérant la mort comme délivrance.

Des centaines de femmes et de petites filles ont été capturées et expédiées dans des harems ou comme esclaves. Des milliers d’enfants, devenus orphelins étaient amoncelés sur le bord des camps, dans des tranchés, crevant de faim, le regard impénétrable et creusé de souffrance. Un spectacle de désolation.

Il y avait tellement de cadavres que le pays n’était plus qu’un charnier, une grande fosse commune, un gigantesque abattoir humain. Le voile des ténèbres s’est abattu sur notre peuple, mais moi, enfant défigurée par la faim et épargnée par la dysenterie j’ai survécu par miracle à la vallée de la mort.  C’est cela que je veux te raconter.

Sais-tu ma petite fille, qu’aujourd’hui même, dans ce pays que je ne peux nommer, il y a des boulevards, des monuments et même une école primaire au nom de Talaat Pacha, criminel responsable de l’extermination des arméniens?

Auras-tu le courage de lire cette histoire? Je voudrais qu’au nom de ton peuple disséminé à travers le monde, un monument de solidarité se dresse dans ton cœur et celui de tes descendants. Je suis Hourie Serkoyan, ton arrière grand-mère,  victime  survivante  du génocide arménien.  Tu es Maritza. Tu es Maritza Hourie Serkoyan.

Ton arrière grand-mère