Marie-Claude Hansenne

Les tortues

Chère petite sœur,

Malgré les années, j'aime encore t'appeler petite sœur, d'abord parce que je suis ton aînée, ensuite tu es bien plus petite que moi en taille ce qui me permet d'être toujours la géante de la famille.

Dans ta dernière missive, tu m'écris à propos de ce cancer que tu combats si courageusement et de l'idée de la mort qui te turlupine. Cela a fait remonter en moi un vieux souvenir, celui où pour la première fois, j'ai été confrontée à la perte irrémédiable, au décès.

Nous habitions Aketi, non loin du fleuve Congo. J'avais quatre ans. Toi, tu étais un bébé vagissant. Notre père travaillait pour le gouvernement belge aux colonies. Pour me plaire, un de ses amis m'a offert deux belles grosses tortues. Je les adorai instantanément. Je caressais leur carapace marbrée et luisante, je les chatouillais d'un brin d'herbe juste pour voir leur gueule préhistorique se rétracter sous la corne recourbée de leurs camping-car antédiluvien.

Louis, le boy de maison qui me passait tous mes caprices, construisit dans le jardin qu'on appelait une parcelle sans doute parce que c'était un terrain gigantesque, un petit enclos en bambou afin que mes nouvelles amies ne s'échappent pas en disparaissant dans la brousse. Ce fut fait en un temps record. Comme des châtelaines, elles se prélassaient, l'une préférant une grosse pierre plate, l'autre se contentant du coin ombragé près du bol d'eau. Chaque jour, j'allais leur offrir des feuilles de salade ou autres délices légumineux.

Un matin, Louis vint m'éveiller à l'aurore. « Aieya,ya,ya, azali mabé, azali mabé mingui! »

criait-il en se tenant la tête à deux mains. Ce qui signifiait que les choses allaient très mal. D'instinct, je courus au jardin. Il n'y avait plus d'enclos et il ne restait de mes amies que deux carapaces vides, parfaitement nettoyées. Avec force gestes, Louis m'expliqua qu'une colonne de fourmis rouges avait traversé la parcelle pendant la nuit et dévoré tout ce qu'elles avaient trouvé sur leur passage, incluant les deux tortues.

Comme je pleurais à cœur que veux-tu en demandant où étaient mes tortues, Louis me répondit « koufa fofo », elles sont mortes. Notre père essaya de me consoler en me promettant d'autres tortues et même un perroquet. Rien n'y fit. Les « autres » ne m'intéressaient pas, je voulais retrouver les « miennes »!

Je mis des jours à comprendre l'aspect définitif de la mort. Depuis, je me demande toujours où l'on va, une fois qu'on a sauté le pas de la vie? Y a-t-il un endroit éthéré où humains et animaux se retrouvent?

Petite sœur, s'il te plaît, fais ce qu’il faut pour éliminer tes fourmis rouges, que nous puissions fêter ensemble le retour des tortues!

Marie
(c)