Sylvie Garcia

Chère Gabrielle,

Les parents avaient organisé un brunch à ta mémoire. La maison était pleine. On se serait cru à Noël, tu aurais adoré. Moi, ta petite sauvageonne de soeur, j’étouffais un peu, alors je me suis éclipsée.

J’ai gagné l’escalier. Les marches gémissaient sous mes pas. Mes souvenirs jouaient à la cachette, ne me dévoilant que des fragments épars empreints de tendresse pour une enfance oubliée. Comme une vieille sentinelle, la porte de bois vermoulu me toisait hautaine. Arrivée sur le seuil, je m’y suis adossée chavirée par le flux et le reflux des émotions enfouies. J’ai fermé les yeux et laissé mon esprit voguer dans la tempête. Le goût salin d’une larme venue s’échouer sur mes lèvres me surprit.

J’ai pris une grande respiration avant d’entrebâiller la porte. Les gonds grincèrent; un nuage de poussière se souleva. Je me suis frayé un chemin à tâtons jusqu’à une fenêtre pour la débarrasser des rideaux qui l’obstruaient et l’ouvrir. Je fis de même des deux autres châssis qu’abritait le grenier. Le refuge de mes chagrins d’enfant s’emplit d’une douce lumière. Un vent frais, charriant des effluves de lilas en fleurs, pénétrait la pièce.

J’aperçus une vieille étagère encombrée de magazines. Les National Geographic, les Revue Populaire et les Samedi avaient été amputés d’un grand nombre de leurs illustrations couleur. Je nous revis manier nos petits ciseaux à bouts ronds, apprécier le goût de la colle à la farine (au grand désespoir de maman), choisir les plus belles images puis exposer fièrement nos collages dans notre chambre.

Un pâle rayon de soleil sur le parquet de bois attira mon attention. La lucarne! Ça ne pouvait être que la lucarne. À l’aide d’un balai abandonné dans un coin, je me suis empressée de la dépoussiérer. Couchées sur le dos, à l’abri de notre vieux grenier, combien d’heures avions-nous passées à y regarder défiler le ciel? De là, ne nous parvenaient que les échos des disputes qui éclataient, si fréquemment, entre nos parents. Allongés côte à côte, on s’absorbait à imaginer des animaux et des personnages dans la forme des nuages.

J’ai sursauté lorsque papa a crié :

« Marie, descends vite! Tout le monde t’attend. »

Selon tes volontés, nous sommes tous rassemblés au bout du quai. Nous t’avons libérée de ton urne et avons assisté à ton dernier plongeon dans les eaux claires de notre lac. J’ai cru entendre le cri de joie que tu poussais invariablement avant de sauter en une gigantesque bombe dont, j’en suis certaine, les poissons du lac craignent encore les ressacs. Dans les tréfonds de mon coeur résonne toujours ton rire de conquérante.

Certains jours de cafard, tel un marin en perdition, je scrute l’horizon et tends l’oreille à l’affut de ma jolie sirène.

Je t’aime,

Ta petite sauvageonne

 

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