Marie-Ange Pongis-Khandjian

À qui de droit.

Très cher(e) vous que je ne connais pourtant pas,

Sans le savoir, sans même le vouloir sans doute, vous m'avez sauvé la vie. Vous m'avez donné votre coeur. À présent il bat en moi, alors que pour vous il fait silence.

Les mots sont bien pauvres pour exprimer tout ce qu'on voudrait dire, crier ou murmurer mais nous n'avons qu'eux pour tenter de faire le pont. Pont entre deux inconnus pourtant si intimement liés, pont par dessus le Styx et l'Achéron entre la vie et la mort, entre l'espoir et le néant.

De votre vivant nous nous sommes peut‐être croisés, parlé ou même jamais entraperçus. Et là … bien que mort vous palpitez en moi, bien au chaud dans le nid protecteur de mes côtes.

Au début je me contentais de parler tout bas à votre coeur, en mon fort intérieur. Je devais apprivoiser cet intrus en moi, me familiariser avec lui et avec mon nouveau moi qui m'était presque devenu étranger. Il menait le bal et je devais m'adapter… Des fois je me révoltais et me coltaillais avec lui dans ma tête, comme un enfant dans une famille reconstituée "T'es pas mon vrai coeur, t'as rien à dire". Son rythme était différent du mien, nous avons du apprendre à battre l'amble. Ça s'est fait peu à peu, une pulsation à la fois. J'ai su que la partie était gagnée quand j'ai pu dire à mon amoureux "Je t'aime de tout mon coeur". Et aussi quand j'ai réalisé que je vous parlais à vous, personne entière, et non plus seulement à notre organe commun.

Et puis il y a eu l'annonce de ce concours…

Vous écrire cette lettre me donnait tout à coup le droit d'exprimer haut et fort mon lien avec vous et mon infinie gratitude.

Je sais bien qu'un jour nous nous rencontrons "pour de vrai" comme disent les enfants, tous les deux du même bord avec… plus besoin de coeur! Je me plais à imaginer que nous entendrons comme larrons en foire. Vous me direz ce qui vous est arrivé et je vous raconterais les années de sursis que vous m'avez offert. Je vous poserais mille questions sur votre âge, votre sexe, vos amours et vos déboires, vous m'en poserez autant sur ma… j'allais écrire sur "ma vie", je devrais plutôt dire "mon ex‐vie". Nous saurons rire ensemble de nos anciennes misères et qui sait, peut-être, avoir encore du plaisir dans l'au‐delà. Une petite partie de jeu d'osselets peut-­être?! Dieu que l'humour aide à vivre et, parfois, même à mourir.

D'ici-là … je ne peux pas conclure par un "portez‐vous bien" ce serait loufoque…

D'ici‐là, soyez patient(e) mon tour viendra…

Contentez vous d'une accolade de tendresse toute humaine

 

Marie-Ange