Luc Saucier

Mon cher Zeus,

Je sais que tu n'apprécies pas lire mes missives, mais avoue quand même que ça met du piquant dans ton exil.  Es-tu toujours en cavale de par le globe, affublé d’improbables oripeaux?   Ton épouse a-t-elle toujours la langue aussi fourchue?   L’hyperactif Hermès doit s'ennuyer ferme de vivre incognito, obligé de s’abonner auprès d'un fournisseur d’accès depuis qu'Arès est accroc à Halo et qu'Hébé, lassée de vivre à l’ombre, a lancé sa boutique en ligne "Dessous pour Déesses".   De tous tes potes et potesses, seul Poséidon n'a pas filé à l'anglaise, trop fier de régner sous les flots.  Mais il vieillit, et digère moins bien depuis que la pollution atteint des sommets.    Tu as fait le saut quand il a roté depuis son repaire, en 1997.    Le "Bloop", comme ils l'appellent.   Dieux que j'ai ri en voyant la NOAA en faire tout un plat!

T'ennuies-tu du bon vieux temps, de l'Antiquité passée à bronzer sur les cimes?  C'est sadique de te le rappeler, mais tu sais à quel point j'adore ça. Quand nous sommes arrivés, après le retrait des glaciers, on faisait une vraie équipe.  Nous avons battu et délogé ces lourdauds de Titans, trucidé les monstres, pacifié les éléments, ensemencé les cerveaux de ces pauvres humains qui grattaient la tourbe, et dressé cette espèce à vénérer notre souffle tout autour de la Méditerranée.

Puis, ta tête au firmament s'est mise à enfler.  Comme tu m'avais chargé de policer les plaques tectoniques qui jouent du coude sous cette région, je n'avais aucune idée de ce qui m'attendait au retour : une grille éthérique barrant la surface, et au-dessus d'elle ton souffre-douleur Héphaïstos qui m'avoua, tout piteux, avoir séduit cette ratoureuse Aphrodite juste pour garder sa place au palais.   Le godemichet qu’il lui avait forgé t’aurais rendu fou de jalousie.  Tu m'as largué comme une vieille sandale, mon cher Zeus.  Tu m'as laissé les gouffres, les os, et la nuit.  Mais quoi?  J'allais me contenter d'une éternité à guetter sous les narcisses?  Comme c'était mal me connaître.

J'ai profité de ton absence de l’Olympe pour me glisser derrière la barque de Charon, déguisé en feu-follet.   Incorrigible baiseur, tu t'étais changé en taureau ce jour-là pour aller draguer la belle Europe, sans même brouiller tes pistes.   Pendant qu'Héra piquait sa crise, j'ai conclu un pacte avec d'obscurs nomades qui vivotaient dans le désert.   Il a suffi d’enflammer un buisson!   Et c’est à la tête de ces bergers au pied leste, par la descendance de ces tribus sagaces qui essaimaient le Sinaï que je vous ai renversé, puis chassé de l'empyrée où je règne depuis.  Surtout, j’ai su leur parler d’amour par la bouche du Messie, un vrai coup de génie…  dois-je ajouter que faire se lever les morts était un jeu d’enfant pour moi?    Je Suis l’Éternel.   Aujourd’hui comme hier les peuples se toisent, s’aveuglent et s'entretuent en mon nom.   Cher Zeus, n’as-tu jamais eu tant de pouvoir?    C'est le monde, et Moi.

À jamais.

Hadès,
12 Juillet, 2014