Élise Jetté

Marius,

Je t’écris pour te dire que je ne suis pas allée très loin.

Et, comme Miron, je t’écris aussi pour te dire que je t’aime.

Notre mariage a vu tomber toutes les pluies, les neiges aussi. Quand je t’ai quitté, j’avais du mal à me remémorer un jour sans toi. Je fermais les paupières, pensais en silence. Je ne pouvais pas. Notre vie avait commencé un soir de juillet quand j’étais montée sur scène pour jouer cette reine folle, alors que tu étais assis dans la première rangée du théâtre d’été. Je t’ai souri sournoisement derrière le rideau des coulisses, côté jardin. Je n’ai pas de souvenirs d’avant ça. C’est comme si je n’en avais jamais eu besoin.

J’avais imaginé que le monde deviendrait plus petit. J’avais supposé que les murs du monde se refermeraient sur ma tête, en appuyant sur mes épaules et en laissant s’évaporer ce qu’il restait de moi, parcelle par parcelle. Je croyais que j’oublierais d’abord le premier matin où je me suis réveillée en sentant ta présence, avant même avoir ouvert les yeux. Je pensais oublier ensuite la première fois où nous avions flâné dans l’herbe, près du lac au Canard; la fois où nous avions construit une maison en brindilles pour un couple de chenilles. J’avais figuré un grand trou blanc dans lequel notre banc — oui, oui, le nôtre, car qu’importe les autres qui s’y étaient jadis assis, le temps que nous y avions passé était le plus important — ’existerait plus que dans ta mémoire d’éléphant triste.

Plutôt que de s’effriter, mon monde est devenu plus grand. Nos deux vies sont collées l’une à l’autre, séparées par un souffle invisible que je peux presque sentir quand le soleil se couche sur le lac miroir.

Je veux te dire que je sais. Je sais qu’il y a sans doute des chansons qui te font pleurer. Il y a probablement des moments-lumières que tu vis sans moi et qui te mouillent les yeux. Il y a des musiques qui étaient plus belles ensemble et qui te donnent aujourd’hui mal au ventre.

Mon cancer n’a pas écrit un point final à notre histoire. Je t’écris pour te dire que le point n’est pas encore sur la feuille.

Je veux que tu racontes des histoires, la nôtre peut-être, à ces petits-enfants que je ne pourrai prendre contre mon coeur. Pourras-tu s’il te plaît les prendre contre le tien?

Je pense que ce banc près du lac n’aurait pas été le même sans nous. Sans le jour où tu y avais embrassé mon cou chauffé par la canicule de juillet 1976. Sans le jour où tu y avais flatté doucement mes cheveux gris qui tombaient. Quand on s’imaginait qu’en s’aimant un peu plus on pourrait se fabriquer plus de temps…

Gaston Miron, que tu aimais tant me lire, disait je t’attends dans la saison de nous deux.

Moi, ici, je t’attends aussi.

Sur un banc qui porte ton nom.

Dans toutes les saisons.

Ta Martha