Stanislaw Lavoie

Madame Mukakamanzi,

Cette première lettre de ma part vous parvient du Canada, pays de naissance de mon père Gilbert Lemieux que vous avez bien connu, lorsqu’il était coopérant au Rwanda.

Depuis qu’il sent sa vie utile sur terre (sic) arriver à son terme, mon père me parle davantage de ses nombreux séjours à l’étranger et, singulièrement, des dix mois qu’il a passés à Butare.  Du vaste monde qu’il a parcouru pendant une trentaine d’années, le Rwanda demeure le pays qui le marqua le plus dans son âme et dans son corps.  Ses yeux s’illuminent et sa voix s’attendrit chaque fois qu’il évoque ses souvenirs rwandais, qu’il raconte ces anecdotes dont il aime parfois embellir certains épisodes.  Je me sens alors conforté dans mon désir d’explorer moi aussi les grands espaces planétaires, lesquels deviennent, hélas!  de moins en moins grands et nombreux.

Il y a quelques mois, il m’a confié un secret : l’amour profond qu’il vous portait dans les années 70, amour qui s’est certes estompé au fil du temps en raison de l’éloignement, mais qui ne s’est jamais éteint.  En effet, son sentiment ne s’est-il pas incarné dans cette Valentine à laquelle vous avez donné la vie, deux mois après que mon papa fut expulsé du Rwanda ?  Ce renvoi, concocté par l’ACDI, eut un effet dévastateur sur son moral, non pas à cause de l’arbitraire de la décision, mais plutôt du fait qu’on l’éloignait irrémédiablement de la femme qu’il aimait et de son enfant qu’elle portait.

À plusieurs reprises, papa a tenté vainement de retourner au Rwanda pour vous revoir.  En mai 1983, il y réussit enfin et passe quatre jours à parcourir le pays à votre recherche.  La futilité de ces efforts a démoli sa joie de vivre et sa confiance en la nature humaine pendant de longues années, à un point tel qu’il ne s’est résolu à fonder une famille qu’à l’âge où on devient grand-père.

J’aime profondément mon père.  J’admire son intégrité, sa générosité.  Je me reconnais dans les valeurs qu’il préconise… et qu’il met en pratique.  C’est pourquoi, j’aimerais l’aider à recouvrer sa sérénité.  Par la magie d’Internet, je suis parvenu à trouver les coordonnées de votre conjoint actuel. Si jamais cette lettre vous parvient, je vous prie d’y donner suite rapidement, car la santé de mon père se dégrade petit à petit.  Cependant, il garde encore l’espoir de réparer les préjudices que vous auraient causés son départ précipité du Rwanda et le black-out qui a entouré vos relations depuis, à son insu et à vos dépens.

Je vous prie donc de m’aider à soulager ses remords et à me donner à moi, demi-frère de Valentine, bonne conscience face aux circonstances malheureuses qui ont entraîné et perpétué votre séparation.  Aidez-moi à élargir, dans ce vaste monde, mon horizon affectif, comme me l’ont appris mon père québécois et ma mère bulgare.

Serge Lemieux,
Gatineau