Nicole Baillargeon

Magog,

Un matin de juillet de l’an 2014.

À Jean-Philippe, mon compagnon de vie.

Gourmande de soleil, je me suis levée dès potron-minet. Pour que tu profites d’une grasse matinée, à pas feutrés, je m’installe sur la terrasse. Au saut du lit, la tiédeur du soleil levant me réconforte. Je sens la promesse d’une chaude journée. Près de la pergola, un rhododendron regorge de fleurs odorantes. Son odeur mielleuse me titille les narines.

Emmaillotée de cette quiétude passagère, je revois ma vie, figée dans l’incertitude. La rétinite pigmentaire, maladie génétique incurable, embrume mes yeux à jamais. Les souvenirs accumulés, les êtres que j’aime, et l’univers entier tournent dans ma tête sans interruption.

Cette maladie a chamboulé notre famille. Ta voix frémissait d’éprouvante. Ma révolte grondait comme un tonnerre brutal et continu. Ma désespérance grandissait sans mesure. Ta présence, parfois plus éloquente que des paroles, veillait sur moi. Tu posais ta main amoureuse sur mon cou et mes angoisses s’atténuaient. Je me réfugiais au creux de ton épaule où je pleurais sans réserve, l’absence de mon regard.

À présent, quand je risque une sortie au jardin, mes jambes tremblotent devant ce désert obscur. Une foultitude d’émotions habite mes nuits sans lune et sans sommeil. Un sentiment d’injustice bute dans mon regard impénétrable. Une peur gargouille dans mon ventre, cette peur m’empêche de respirer librement. Une panique indicible s’installe à demeure; j’ai peur de ce noir intense, peur de m’égarer dans ma propre maison, peur de vous perdre, toi et Alexina. La peur d’un feu imminent et incontrôlable me plonge dans une folle agitation.

La métamorphose de notre fille adolescente m’échappe. Je manque aussi l’apparition de tes premiers cheveux gris dont j’imagine l’effet irrésistible sur ton visage chaleureux.

La solitude s’installe, les regrets aussi. La vie s’éloigne de mi, le monde n’existe plus.

Maintenant, ta voix se fait rassurante. Tu m’apprends à regarder le monde avec mes autres sens. Écoute la beauté du jardin, le ramage des oiseux, les feuilles des arbres qui murmurent dans le vent Respire le parfum du lilas et de la rose qui vient d’éclore. Touche la pivoine et vois comme elle est douce et satinée. Après une ondée, prends conscience de la fraîcheur du temps, apprécie sur ta peau le soleil qui réchauffe. Aiguise cette nouvelle façon de voir le monde et tu découvriras un domaine inconnu des voyants. Ne te fie plus à tes yeux, mais fais-toi confiance. Reviens vers Alexina et ouvre ton cœur. Écoute ses rêves de jeune fille, caresse ses joues, ses cheveux, ainsi tu verras notre fille évoluer au fil des années. »

Ces paroles, empreintes d’une grande sagesse, me font cadeau d’un regard différent.

Un colibri s’abreuve aux iris japonais. Son bruissement d’ailes évoque une douce musique.

Dans la cuisine, la vie matinale reprend son cours. L’odeur d’café fumant me stimule. Je viens vers toi et doucettement auprès ton oreille, je dis cette lettre que j’ai imaginée pour toi.

Merci à l’infini.
Un regard différent.