Michèle Lesage

Chère Dudu,

J’ai songé à nous deux hier soir alors que j’assistais au spectacle d’un groupe de jazz, au milieu de la Place de la gare Jean-Talon. Je te brosse le tableau; tu vas comprendre.

Le soleil se couchait. L’ombre du monumental édifice du Canadien Pacifique couvrait le carré de pelouse ceint par la station d’essence, le centre de santé de l’arrondissement, les commerces de restauration rapide et de services financiers, le centre local d’emploi, le costumier, le supermarché faisant dos à un temple hindou et face à une mosquée islamique, à la périphérie des rues fréquentées par les italiens et les grecs.

Devant moi, quatre femmes en sari se parlaient, assises sur un banc derrière lequel quatre hommes silencieux, l’un coiffé d’un énorme turban, examinaient les promeneurs. À mes côtés, une mère latino-américaine dansait avec son bambin aux larges yeux bruns. Des parents aux traits asiatiques déplaçaient une poussette au gré d’un garçonnet en pyjama courant dans tous les sens. Une grande blonde, longiligne, habillée d’une robe sans manche aux rayures verticales vertes et mauves, tournait sur elle-même. Quelques haïtiens – dont un aux cheveux oranges! – écoutaient avec sérieux la troupe de musiciens. Deux passantes, l’une musclée, vêtue d’un maillot et d’un short ajustés aux couleurs du fleurdelisé, l’autre portant l’abaya noire et un hijab rose pâle, marchaient à cinq mètres de distance, vers l’Avenue du parc.

Je te jure, je n’invente rien!

Ne m’en veux pas de ne cultiver aucune nostalgie pour nos années de jeunesse passées en région, toi confinée dans l’immeuble à logements des Perron et moi, dans le sous-sol de la maison des Lenoir. L’Exposition universelle de 67 a changé l’âme de l’Île de Montréal en accueillant le monde mais, toi et moi, nous savons que l’obscurité persiste là d’où nous venons. Notre migration vers la métropole en a valu le coup!

J’ai eu un élan d’amour pour ces spectateurs qui, comme nous, n’ont pas terminé leur ancrage, qui ont tout à apprendre et qui doivent composer avec l’anxiété d’un lendemain mal défini. J’ai ressenti une bouffée de sympathie pour les voyageurs d’un autre siècle qui ont dû affronter toute la gamme des émotions sur les quais de l’ancienne gare. Consciente du métro situé juste sous mes pieds, un sentiment de bienveillance m’a envahi pour les passagers qui se donnent parfois la possibilité de rencontres impromptues et de nouvelles destinations.

À la fin de la prestation, les musiciens se sont dispersés dans le parc, puis se sont regroupés autour d’un gamin à la tête crépue et au chandail jaune sur lequel figuraient une boussole et les points cardinaux. Incroyable non?

Dans cette place des nations improvisée régnait une telle harmonie! Le parc était un tout cohérent à l’image de l’île et l’île pouvait devenir planète. Le monde nous souriait. Il nous disait qu’au bout des premiers pas franchis, il faut poursuivre la route.
C’est ce que je nous souhaite,

Marisol