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Majorelle

Lettre à une jeune rebelle,

Petite,

Je te connais par coeur. Tu as toujours été un électron libre. Tu disais que la famille était une meute de personnes qui s’interrompent bruyamment et s’exaspèrent mutuellement. Étant la troisième d’une fratrie de cinq, la place du milieu te semblait privilégiée car on s’occupait moins de toi.

Ta rébellion a été précoce, tellement dissipée que ta maman a cru nécessaire de te vouer à la Vierge en t’habillant de bleu et blanc. As-tu été plus sage ? Je ne crois pas.

Enfant, tu disparaissais des journées entières, refugiée dans un arbre avec un livre, ta grand-mère gardant ton secret. Une règle absolue : ne jamais répondre aux appels de ta mère. Autre lieu de prédilection: la grande baignoire verte en zinc dans le grenier. Tu avais découvert des lettres d’amour de tes tantes. Ces missives te faisaient rêver d’évasion.

Après des études dans une institution Catholique ta nature ardente s’est tournée vers une profession d’aide et de soins.

Un rêve récurent : infirmière chez les soeurs blanches d’Alger. Pourquoi pas ! Tu te voyais à bord d’une jeep parcourant bleds et déserts.

Tu as obtenu de partir faire des études d’infirmière en Angleterre. Départ d’un petit village des Pyrénées à Londres. Exceptionnel, en 1951 !

Et, une fois encore, tu as transgressé les plans! Alors que tu devais être dans le train pour Paris où t’attendait ton oncle, tu roulais allègrement vers Avignon pour aller dire au-revoir à ton jeune amoureux du village voisin, berger de son état et en service militaire en Provence.

Plus tard, durant des vacances, tu as décidé, malgré la fureur parentale, de marier ton pâtre aux boucles dorées. Tu avais 18 ans et faisais fi des reproches ou remarques désobligeantes. Tes répliques étaient cinglantes et sans appel ! Deux enfants sont nés, élevés dans un petit village, bénéficiant de la liberté d’une vie campagnarde, saine et simple. Ils opteront plus tard pour deux univers artistiques : la danse et la peinture.

Leurs études t’ont obligée à reprendre le chemin de l’hôpital, et tu leur as offert tout ce dont tu avais, peut-être, rêvé : voile, ski, danse…

Plus tard, tu les as suivi : Bruxelles, La Haye, Hambourg, Monaco, Boston, San Francisco.

Ta détermination, ton obstination, ta soif d’apprendre et ta passion pour la médecine t’ont amenée à diriger trois cliniques de front.

Puis… tes enfants ont décidé de vivre au Québec ! Et ce fut, il y a 6 ans, le grand saut dans l’inconnu. Le déménagement dans les Cantons de l’Est où il fait si bon vivre.

Petite Rebelle, je voulais te dire que Toi, c’est Moi. Nous avons, à ce jour, quatre-vingt ans et je t’écris pour te dire que j’ai bien aimé ma belle vie avec toi. Il nous reste encore à vivre, passionnément, le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui.

Majorelle