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Caroline Théberge

J'attends.
J'attends, depuis trop longtemps.

De ma vie, j'ai perdu tous les sens.
Tout ne m'est qu'incohérence.

Attaché jour et nuit, je m’imagine, la noirceur venue, grimper le mur de ma prison et me faufiler, à la force de mes bras, entre les herbes folles du champ en friche. Je regarde l’immense rien figé devant moi. De plus en plus grand, ce vide m'étreint.

J'étais jadis abonné aux succès, fier batailleur en quête de grandeurs, propulsé par le désir de vivre fort. Maintenant je suis passif, captif d'un lieu dont je ne connais que deux couloirs : l'un deux me fermera les yeux à jamais ; et l'autre me transportera à mon tombeau.

Lorsque la pitance est fade et tiédasse, lorsque le boire est insipide, je pince mes lèvres. Je voudrais tant avoir sous la dent un tendre morceau de filet mignon accompagné d'un verre de vin, ignoble même, cela ferait l'affaire. Ma colère est vaine, même mes poings ne peuvent se serrer. Assis, la tête tombant parfois près de ma poitrine, j'entends les battements de mon coeur devenus trop bruyants. Je cherche dans le sommeil une sortie de secours, mais je suis constamment réveillé par les cris des autres qui m’entourent.

Le contact de l'eau m'est un supplice. L’humiliation est toujours présente : nu devant mes bourreaux, j’ai le goût de hurler, de frapper. Ils me font me contorsionner. Mes chairs ainsi balancées, comme des tissus mous, percés, usés, me font terriblement mal. Mais mon corps puant est ainsi libéré de ses impuretés, de ses excréments. Le savon me brûle parfois les yeux, mais je suis incapable d'en repousser la douleur.

Je plonge alors dans mes souvenirs : d'une main ferme, j'empoignais les cheveux de l’ennemi, lui enfonçant ainsi la tête sous l’eau en lui demandant de dévoiler le nom de ses complices. Je veux moi aussi crier « Laissez-moi partir d'ici. Je ne suis coupable de rien ».

Je n’ai plus de droits, je suis un produit périssable. Mes doigts ne me permettent plus de compter sur mes amis. Les heures s’attardent entre mon passé et mon présent, car l'avenir n'est plus à venir. La haine inonde mes joues de ce liquide âcre qui provient de mon oesophage. Chers enfants, je suis encore votre père, ancien sergent, dépouillé du lustre de ses médailles. Je vous annonce, sans regret, que je pose les armes. Je ne veux plus de cette vie puisque je n'ai plus la force d'en faire une guerre. Je suis d’autant plus brisé que vos visites ne ponctuent que les fêtes du calendrier. Ma révolte et ma soumission forcée devant l’inacceptable ont trouvé écho chez un bénévole qui a bien voulu écrire les mots que je lui ai dictés. Une dernière munition contre l'inaction.

Le petit boire de ce soir sera mon dernier.

Signé
Le révolté du Foyer des anciens combattants