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Suzanne Pouliot alias Émilie Leroux

Cher Madiba,

Avant de nous quitter définitivement pour d’autres lieux, permettez-moi de vous appeler par votre nom de clan. Bien que je ne sois pas Sud Africain, je souhaite saluer et remercier celui qui a tant fait pour l’Afrique du Sud.

Je m’appelle Julien. J’ai 52 ans et je suis guide touristique au Cap. Je me suis marié et j’ai deux enfants. Depuis douze ans, je vis dans cette terre d’accueil et je guide de petits groupes de trois à sept personnes venues de régions francophones. Je les conduis à Hermanus, je leur fais découvrir les pingouins africains, les otaries, le Cap de Bonne Espérance, la Mountain Table, les vignobles, les animaux sauvages et les trois prisons où vous avez vécu.

Au fil des groupes, je raconte sensiblement les mêmes histoires : celle de l’apartheid, cette loi infâme que vous avez combattue avec acharnement, puis celle de son abolition, votre libération en 1990, suivie de votre élection en 1994, à titre de président de la République de l’Afrique du Sud. Je montre les townships, ces bidonvilles qui s’étirent sur de nombreux kilomètres à Cape Town, et je décris les conditions d’insalubrité qui y règnent, le sida qui sévit et la violence faite aux femmes.

Vous comprendrez que je parle abondamment du passé, mais j’aborde également le présent et l’avenir. Je souligne la construction de quatre millions de maisons en dur dont vous êtes l’initiateur pour éliminer la misère des townshippers. Je parle également de l’éducation devenue obligatoire pour tous et toutes, des programmes d’études, des classes mixtes. Pourtant, dans les quartiers chics, habités essentiellement par les Blancs, les maisons cossues ont toujours de hauts murs qui clôturent leur territoire. Sur plusieurs de ces murs courent des barbelés et des tessons de bouteilles pour empêcher toute intrusion.

Lorsque j’aperçois les vigiles, je sursaute, je frémis et je remémore la sale guerre qui a sévi si longtemps entre Noirs et Blancs. Puis, je me calme, en pensant à votre force de caractère, à votre courage et à l’espoir que vous avez transmis pour que les choses changent ici et ailleurs. Lorsque je suis en route vers Cape Town, je croise la 2e prison à sécurité maximale où vous avez séjourné. Avec mes clients, je visite aussi la cellule de Robben Island où vous avez contracté la tuberculose et quasi perdu la vue. Là vous avez vécu 18 ans, visité par le froid intense, la chaleur suffocante, la maladie, la faim. Pendant tout ce temps, vous, Nelson Mandela, dit le rebelle, malgré les sévices subis, vous avez résisté et combattu sans relâche pour la libération des Noirs. Chaque jour, votre histoire me donne du courage pour affronter mon petit quotidien composé de tout et de rien. Grâce à vous, je peux pratiquer mon métier sans trop de souci.

Pour l’espoir que vous me donnez quotidiennement, je vous remercie pour moi et les miens. Adieu Madiba,

Julien, le congolais