Concours de la Poste restante - les lettres gagnantes

En cette 8e édition des Correspondances, le concours de la Poste restante a fait peau neuve. Au lieu de se tenir sur place, il a été lancé sur Internet au début avril pour favoriser la participation d’un plus grand nombre.


Sur le thème « Une rencontre inespérée »,  nous invitions les épistoliers à exprimer à une personne de leur vie privée, ou de la sphère publique, en quoi leur rencontre avec elle avait été marquante.


Des 102 lettres que nous avons reçues, voici les 5 qui ont été récompensées par notre jury, présidé par Madame Francine Ruel. Durant tout le weekend des Correspondances, nos visiteurs ont eu l’occasion de lire les lettres gagnantes et ont déclaré celle de Monsieur Gilles Beauregard « coup de cœur du public ». 

Les lettres gagnantes

Gilles Beauregard

Brigitte Caselles

Francisca Gagnon

Anne Langlois

Marie-Ange Pongis-Khandjian

 

024_web.jpg

Dans le magnifique décor du parc du Temps qui passe, Dany Boudreault et Francine Ruel ont prêté leur voix et leur âme aux textes de nos cinq gagnants. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Gilles Beauregard, Lachine

 

Bonjour,

C’est la première lettre à mon géniteur. À vingt ans, dimanche dernier, j’ai vu pour la première fois ton visage, entendu ta voix et humé ton arôme. Avoir ma main dans la tienne, non pas pour me guider, non pas pour me protéger, mais pour une salutation entre deux hommes, tel que défini dans le livre des bonnes manières. Assis à la table, sirotant un café, l’émotion se palpait sans se définir. La serveuse ne nous trouvait pas bavards. Nous voulions nous regarder, nous comparer et dire tellement de « tellements ». Nos regards timides, sans voir, courbaient sur la table. Nos phrases incomplètes, saccadées de mots, avaient peu de sens. Comptable, tu es. De chiffres, nous avons parlé. Beaucoup à dire et si peu dit. En moins de trente minutes, en quelque trente phrases chacun, j’ai tout compris ! Peu importe le temps et les mots, tu étais là, face à moi, sans que le mot « pourquoi » soit prononcé. Uniquement ta présence comblait ce moment inoubliable… Merci !

Avant même que je naisse, avant même que j’arrive… tu étais déjà parti, sans savoir que j’aurais pu être ta fille ou ton fils. « Pourquoi » n’est plus la question. C’est à la prise de conscience que le cœur bat différemment, que les émotions se bousculent. Cet abandon, cette émotion de rejet, tapisse le cœur autant que l’âme. Ce phénomène d’expulsion hante mes pensées, mes décisions, mon comportement et ma façon d’aimer. Il colle à la peau comme un tatouage, difficile à effacer. Beaucoup à dire et si peu dit, voici ces quelques mots que j’aurais voulu te dire...

Maman a toujours, avec patience, répondu à mes questions : Où est-il ? Pourquoi n’est-il pas avec nous ? Ses réponses n’avaient aucune teinte de reproches. Dans un quotidien d’amour et de tendresse, les explications étaient toujours enrobées d’espérance, dégageant une confiance contagieuse en la vie et pour la vie. Dois-je aller à ta rencontre, sans crainte ? J’ai fait part à maman de ma recherche de toi. Jamais elle ne m’a découragé dans mes actions pour trouver mon géniteur, pour trouver celui que j’aurais appelé « papa ». Ses encouragements d’amour de mère soulignaient avec un bémol les risques émotifs de faire d’une cicatrice une nouvelle plaie. Complice, elle a été dans cette aventure, où son accompagnement sans borne m’a donné le courage de poursuivre ma recherche de celui à qui, un soir, elle a tout donné.

« Papa », je ne saurais t’interpeller ainsi, parce qu’un papa, j’en ai un à la maison. Je ne saurai probablement jamais : maman a-t-elle choisi un autre homme pour l’accompagner dans sa vie ou pour m’accompagner dans ma vie ? Chose certaine, c’est par amour qu’elle a fait ce choix, c’est par amour qu’il a été son conjoint et c’est par amour qu’il est mon père. Dès notre première rencontre, j’ai souhaité l’appeler papa. C’est ce qu’il a été et c’est ce qu’il est. Pour mes premiers patins, il était là ; à l’aréna, il était là. Mon premier vélo, il était là ; ma première chute, il était là. Ma première leçon de conduite, c’est au volant de son auto ; mon premier accident, c’est au volant de son auto… neuve. À l’école, aux visites de parents, il était là… mon père. Ma première peine d’amour, il était là, à l’écoute. Il a toujours été là, le cœur débordant de réconfort, la main tendue pour m’aider à me relever et m’encourager à me dépasser.

J’ai la chance d’avoir une jeune sœur, belle comme maman. Bien que l’enfance et l’adolescence furent des périodes pénibles pour les parents, notre connivence d’aujourd’hui est nourrie par l’amour familial que nos parents partagent si généreusement. Je commence ma première année de médecine à l’université avec option : psychiatrie. Comme tu peux le constater, des événements heureux meublent, malgré tout, ma vie.

 Après dix-neuf mois de fouilles intensives, te voir pour la première fois n’était pas l’unique objectif visé. Avoir accepté de me voir a mis un baume sur une plaie mal cicatrisée. Un refus aurait aggravé ce phénomène de rejet : être abandonné une deuxième fois par son géniteur… Je n’ose pas penser aux effets secondaires. Cette rencontre a été inespérée. Un autre évènement heureux de ma vie où tu es, pour la première fois, le principal acteur. Ta présence m’a comblé… J’ai compris ! Merci d’avoir pris le temps. Tu étais là, face à moi, sans que le mot « pourquoi » soit prononcé… J’espère que tu comprendras ! C’est la dernière lettre à mon géniteur,

Ton fils 

 

haut de page


 

Brigitte Caselles, Magog
Magog, le 26 mai 2010

 

Bonjour cher ami,

Je ne sais pas vraiment comment, ni par où commencer… Je me sens tellement intimidée : est-ce que je peux vous tutoyer ou dois-je te vouvoyer ? Je préfère suivre mon instinct… je vais donc te parler comme on parle à un ami très proche, comme on parle lorsque l’on confie une partie de son âme. Ce qui me décide à écrire aujourd’hui ? Alors que je te connais depuis si longtemps ? Le besoin je pense, que tu saches à quel point cette rencontre a été importante pour moi et s’est inscrite en contrepoint de ma vie. Pour te permettre de resituer un peu cette rencontre, rappelle-toi : c’était il y a bien longtemps, et j’étais alors assise sur un banc de l’école. Le souvenir m’en revient, un peu comme ces vieilles photos jaunies qui reposent au fond des malles dans des greniers empoussiérés où percent au travers des lucarnes des rayons de soleil irisés de poussière. 

« Cette année, nous étudierons quelques poètes maudits; et aujourd’hui, nous travaillerons en particulier sur un poème que je vous propose de découvrir »… le professeur a demandé de faire une première lecture silencieuse. Le poème qu’il avait choisi m’emporte de suite sur ses ailes, vers ce « trou de verdure où chante une rivière, accrochant follement aux herbes ses haillons d’argent  ». Je m’y voyais, avec le soleil tamisé par les feuilles des arbres; arrêtée là par les mots et l’image qui avait surgi – ce jeune dormeur – se reposant sur un lit de cresson. Les mots et leur rythme m’emportent. Je sens la chaleur du soleil. Il y a même une légère brise qui vient me caresser la nuque. Quelques abeilles bourdonnent et l’air sent le muguet. Je le vois dormir et l’envie de m’approcher me prend, m’accroupir doucement à côté de lui et avec un brin d’herbe verte lui chatouiller doucement les oreilles, comme je le fais avec mon chat. Son visage est paisible. Je vois son uniforme, bleu, les boutons dorés et la ceinture noire bien serrée qui le sangle à la taille. Les muscles saillent sous le pantalon blanc qui lui colle à la peau.

Et au fil des mots, la chute brutale qui me saisit, m’étreint et m’amène les larmes aux yeux. Ce beau jeune homme ne dort pas : « il a deux trous au côté droit ».

Depuis, j’ai relu ce poème un nombre incalculable de fois et bien d’autres aussi. Y trouvant en chacun un écho : j’ai appris la couleur des voyelles, suis partie en croisière sur ton bateau ivre; j’ai frémi avec toi sous le regard des assis et t’ai suivi par la suite dans ta bohème. Tu m’accompagnes depuis si longtemps que je te considère comme un intime, un ami, une porte ouverte où des émotions, toujours renouvelées jaillissent encore et encore, derrière les mots que tu as jetés là, en pâture sur le papier. J’aime me perdre en eux, les laisser m’entrainer et entrapercevoir cette passion de vivre et de mourir qui fût la tienne. Ils dessinent le portrait d’une époque qui vibre encore dans ma tête, où la misère humaine éclate en couleur sépia, où les balbutiements de l’adolescence ressemblent étrangement à ceux d’aujourd’hui (nous qui nous targuons de réinventer la roue à chaque génération…) et où la violence de tes passions éclate et fait écho à la mienne. Ils m’accompagnent, me bercent, me nourrissent.

Des mots qu’ont repris quelques chanteurs, et que je partage également avec l’homme qui aujourd’hui accompagne ma vie. Mon ami, je voulais aujourd’hui te dire merci. Pour m’avoir apprivoisée à moi-même, m’avoir fait découvrir l’univers tourmenté de sombre beauté qui fût le tien et surtout, surtout fait découvrir la poésie.

À ton tour, repose en paix… tranquille.

Ton amie. Brigitte

À Arthur Rimbaud

 

haut de page


 

Francisca Gagnon, Sherbrooke
Sherbrooke, 12 avril 2010

 

Cher Monsieur Desjardins,

Permettez-moi de vous appeler encore « Monsieur Desjardins ». Que je vous vouvoie encore après toutes ces années vous fait rire, n’est-ce pas ? Je me rappelle : vous riiez toujours, avant. En ce moment même, dans ma tête, je vous entends encore rire.

Le temps est un véritable élastique, vous ne trouvez pas ?

En fait, pour être honnête, je n’ai jamais eu le courage de demander votre prénom à mon père, et je me vois difficilement invoquer les esprits au cimetière de Trois-Pistoles, où vous êtes enterré, afin de trouver une quelconque réponse à cette question. De vous, je ne conserve que l’image de grandes mains veineuses et d’un chapeau gris, décoré d’une plume rouge. Et c’est très bien ainsi. Car, Monsieur Desjardins, vous êtes mon mythe à moi. Soyez sans crainte : je me plais à entretenir votre mystère. C’est seulement que de vous attribuer un prénom serait, pour moi, comme vous tuer une deuxième fois. J’espère que vous comprenez, Monsieur Desjardins…

Vous m’avez connue bien avant que je puisse même vous adresser la parole. Vous étiez de soixante-dix ans mon aîné. Ironiquement, j’ai appris à marcher dans la maison où vous appreniez à mourir. Vous aviez les mêmes pas hésitants que moi. Je me suis instinctivement attachée à vous.

Le bruit de vos pantoufles frottant le sol, je l’entendais tous les jours, à 6 heures du matin. Précisément. Vous étiez réglé au quart de tour, telle l’horloge grand-père suspendue dans la salle à manger. Je me souviens du jour où j’ai constaté que le temps s’était arrêté. Les aiguilles de l’horloge ne bougeaient plus. Quel drame pour la fillette que j’étais à l’époque! C’est alors que vous avez chuchoté un secret à mon oreille. « Je suis le maître du temps ». Chancelant, vous m’avez soulevée dans vos bras de géant. Puis vous avez fait apparaître une clé derrière mes oreilles, comme par magie. Vous avez ouvert la porte vitrée de l’horloge et inséré la clé dans une serrure. C’est alors que, pour la première fois de ma vie, quelqu’un m’offrait la chance d’activer le temps. Les aiguilles reprenaient vie sous l’impulsion de mes petits doigts potelés qui remontaient maladroitement le mécanisme de l’horloge familiale. J’ai tout de suite compris ce que je voulais faire de ma vie. Devenir maître du temps. Comme vous.

Quelques années plus tard, mon enseignante m’a fait comprendre que ce n’était pas un véritable métier et que les maîtres du temps, ça n’existait pas. C’est comme ça, je suppose, que j’ai décidé d’écrire. Depuis, je joue avec le temps. J’écris pour revivre ce moment où vous m’avez appris à rêver. J’écris pour que le vieillard de 78 ans que vous avez été puisse être encore l’ami de la fillette de huit ans que j’étais.

Si jamais vous vouliez m’écrire d’outre-tombe, s’il vous plaît, daignez ne pas signer votre lettre. Je vous offre une deuxième vie grâce à l’image que je construis de vous, dans ma tête. Et, Monsieur Desjardins, je voudrais vous garder encore en vie. Pour longtemps.

Puissiez-vous rester à jamais le maître du temps.

Je vous attendrai avec une petite clé, derrière l’oreille.

Amitiés,

Francisca

 

haut de page


Anne Langlois, Saint Georges sur la Prée (France)

 

Monsieur, (et notez que je ne vous dis pas « cher monsieur », car vous ne me l’êtes certainement pas.)

Je vous écris ici ce que j’aurais tant voulu pouvoir vous dire de votre vivant, les yeux dans les yeux. Malheureusement, votre décès, appris par coïncidence au moment où je m’apprêtais à vous rechercher, m’a privée de notre confrontation et, à jamais, d’une explication qui m’eût peut-être appris quelque chose de vous, et m’eût en tout cas soulagée du poids que j’ai porté longtemps.

Souvenez-vous, nous étions dans les années soixante-dix, et vous étiez l’employeur de ma mère. Elle m’amenait chez vous avec elle quand je n’avais pas école, et je lisais, bien sage, tandis qu’elle travaillait et que votre épouse, qui ne se fût jamais abaissée à de la basse besogne, jouait au bridge avec ses amies. J’avais huit ans. Vous m’avez prise un jour sur vos genoux, vous avez retiré mes sous-vêtements d’enfant, et vos doigts m’ont ouverte, les premiers, pour explorer mon ventre – et j’entendais ma mère à l’étage passer l’aspirateur, souvenez-vous... Vous avez joué de moi, et j’avais peur, et j’étais muette, et vous vous en êtes payé une belle tranche, pas vrai... ?

Je me suis toujours demandé pourquoi, pourquoi moi. Mais la question est ailleurs, en fait. Ce jour là, vous avez joué, et vous pensiez avoir gagné, or laissez-moi vous apprendre qu’il se pourrait fort bien, Monsieur, que le gagnant n’ait pas été qui vous croyez. J’ai mis des années, oui, des années, à me remettre de ce que vous m’avez fait ce jour-là… mais, pourtant, presque toute ma vie s’est éclairée à cette lumière noire.

C’est vous qui m’avez appris l’inégalité sociale et que, des pauvres, on pouvait tirer et la sueur, et le plaisir sale qu’on n’ose pas prendre parmi les siens. C’est vous qui m’avez appris l’arrogance du riche qui s’autorise toutes les licences, persuadé que son argent lui assure, et lui assurera, l’impunité. C’est vous qui avez jeté les bases embryonnaires de ma conscience sociale, de mes futures révoltes, et de mon poing levé contre l’asservissement, quel qu’il soit. C’est vous qui m’avez appris que les hommes pouvaient, sûrs de leur force, faire de leur corps une arme, et écraser les femmes. C’est vous qui m’avez, par un exemple cruellement appliqué, montré le jeu dialectique sujet/objet, et leur articulation hiérarchique au sein du corps social. C’est vous qui, en jouant de moi comme d’un pantin, m’avez, en me dépossédant de mon humanité, montré qu’elle était toujours à conquérir et à défendre, et la chose la plus précieuse qui soit.

Je ne serais jamais esclave, je ne courberais jamais l’échine devant vos semblables parce que, par vos gestes, vous m’avez jetée à jamais en dehors des pouvoirs, des dogmes, des idéologies, des manipulations. Ce jour-là, en m’asservissant, vous m’avez entrouvert les portes de ma future liberté, et vous étiez loin de vous en douter. Vos semblables ne survivent que par l’asservissement des miens, leur acceptation tacite d’un ordre du monde qui ne fut bâti, par les vôtres, que dans l’intérêt de votre caste ; que les miens s’éveillent, vous perdez tout.

En grandissant, je l’ai compris de plus en plus, et vous m’avez à jamais perdue comme vassale de vos idéologies dominatrices. Échappée de vos liens, je bâtis de mon mieux un monde où vous n’auriez plus le pouvoir de nuire, que ce soit par vos gestes, par votre argent ou par vos influences. Vous avez perdu : vous ne m’impressionnez plus, j’ai cessé de vous craindre.

Vous avez décliné tandis que je grandissais, sans doute votre « bonne conscience » d’homme d’un « bon milieu » n’a-t-elle pas dû beaucoup vous torturer... Peut-être même avez-vous oublié, depuis.... Pas moi. Jamais. Vous avez été dans ma vie un prédateur sournois, un monstre tapi dans l’ombre, mais vous m’avez appris bien des choses, et surtout le sens abominable du pouvoir de l’homme sur l’homme. Pourtant je n’ai pas lieu de vous remercier.

Aujourd’hui, vous n’êtes plus. Vous auriez pu me détruire au tréfonds de mon âme, or vous m’avez forgée d’acier. Je suis vivante, moi, entendez-vous ? Je suis vivante et vous ne l’êtes plus. Et je suis debout, à jamais blessée de vos gestes, et pourtant forte de tout un monde à bâtir, qui ne sera plus jamais vôtre. Profitez bien des limbes.

Ni cordialement, ni respectueusement, Adieu.

Anne Langlois

 

haut de page 


Marie-Ange Pongis-Khandjian, Québec

 

Mon cher, cher Wouf,

J’entends parfois les adultes se plaindre « Ce n’est pas une vie ça… », avec un gros soupir en prime. Souvent, je me demande, moi, ce qu’aurait été ma vie si je ne t’avais pas rencontré…

Je suis sûre qu’elle n’aurait pas vraiment été une vie; je veux dire, une vraie vie. Ça aurait été une demie vie… Ou même pas… Une miette de vie, une survie ou plutôt même une sous-vie…

Être aveugle, c’est pas drôle tu sais. Je dis « Tu sais », mais en fait, sans doute, tu ne le sais pas. Primo, parce que tu es un chien et deuzio, parce que toi tu vois. Un chien Mira d’accord, mais un chien quand même. Remarque, je ne dis pas ça en levant le nez sur toi, pas du tout. Bien au contraire, je te trouve vraiment doublement chanceux, et de voir et d’être un chien… Depuis toute petite, j’aurais aimé être un chien pour courir partout en liberté, flairer à pleine truffe et percevoir toutes ces subtiles odeurs qui échappent aux humains et puis… J’aurais tellement voulu continuer à voir. De tout mon cœur, de toutes mes forces. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. J’ai commencé à voir embrouillé, à me cogner de plus en plus souvent, à compter mes bleus tous les soirs (ceux derrière les bras ou les jambes, c’est pas évident). Et puis le médecin a dit à mes parents que bientôt je ne verrais plus du tout. J’étais dans la pièce d’à côté, mais je l’ai entendu et j’ai aussi entendu le cri de maman et le sanglot de papa. Et j’ai eu peur, très peur, qu’ils ne m’aiment plus, qu’ils aient simplement pitié de moi. Heureusement on a pu en parler ensemble. Ils sont des parents très courageux.

Depuis ce jour, j’ai commencé une collection dans ma tête. J’ai emmagasiné tout ce que j’aimais le plus au monde. Une sorte de boîte à trésors, comme quand on est petit. Au lieu d’y mettre un tesson de verre coloré, un caillou en forme de cœur ou un trèfle à quatre feuilles, moi j’y ai gardé les visages de maman et de papa, celui de ma grand-mère Yaya, de mes amies. Les couchers de soleil et les levers de lune sur le fleuve, le rouge des arbres en automne, le bleu de la neige en hiver, sont aussi tatoués derrière mes paupières et j’arrive encore à les voir parfois. J’ai aussi appris à lire et à écrire en braille du bout de mes doigts. Ils sont devenus aussi sensibles que ta truffe à toi ! Là où c’était plus difficile, c’était pour me déplacer, sortir dans la rue, aller à l’école, au parc… Mes parents m’avaient dit que quand j’aurais dix ans, j’aurais le droit d’avoir un chien guide rien qu’à moi… J’ai l’impression de t’avoir attendu pendant des siècles, mais nous étions tellement faits l’un pour l’autre que nous n’aurions pas pu ne pas nous rencontrer ! J’ai fait ta connaissance du bout de mes doigts et tu as fait la mienne du bout de ta langue. Tap-tap, slurp-slurp, tu es tombé dans mes bras et moi dans tes pattes, à la vie à la mort! Et là, ma vie est redevenue une vie, une vraie, avec du mouvement, des sorties, des fous rires et des bousculades. Je n’ai plus eu peur de me cogner ou de me faire écraser. Tu étais là, et tu l’es toujours, pour m’avertir, me diriger, m’arrêter. Je t’obéis au doigt et à l’œil… Euh façon de parler, je devrais plutôt dire au doigt et à l’oreille, parce que ce sont tes grognements, tes aboiements brefs ou longs qui me servent de boussole.

De tout mon cœur, je te dis MERCI Wouf, merci d’exister, merci d’être là pour moi et de faire de ma vie, une vie qui vaut la peine d’être vécue.

Je t’aime.

Marie

 

haut de page