Archives - Poste restante 2009

Des p’tites nouvelles d’Amérique…

Quel bonheur de découvrir les ouvrages de l’anthropologue québécois Serge Bouchard, Bestiaires et Bestiaires II (les Éditions du passage) ! Un véritable régal pour l’œil et pour le cœur ! Afin de partager notre enthousiasme avec les épistoliers, c’est dans ces pages que nous avons puisé les pistes d’écriture de cette année. Ils sont entrés à leur tour dans la grande ronde des confessions animales en donnant la parole à deux fabuleux observateurs de l’Amérique, pleins de vie et d’histoire.


Les deux pistes d’écriture :
Le colibri
« Je suis une bombe, je suis un bond, je suis l‘oiseau-mouche, l’imprévisible, l’excité de la classe, essayez de me suivre. (…) Oui, suivez-moi dans mes grands voyages aller-retour, du nord au sud, du sud jusqu’au nord, poursuivant la lumière de l’été ; suivez l’incroyable long cours du petit oiseau-mouche, une fleur à la fois, de buissons à boisés, de La Macaza à Oaxaca, plus rapide que le clignement de l’oeil, aussi résistant que l’oiseau tonnerre, moi, l’oiseau subtil, un poème qui tiendrait sur votre pouce, une idée bienfaisante que nul n’arrive à retenir. À la fin de l’été, je m’en vais en Floride, au Mexique, jusqu’au Costa Rica, vos destinations préférées. Je m’y rends par mes propres moyens, je voyage seul, empruntant des routes mystérieuses. »  Serge Bouchard, Bestiaire II

L’ours blanc
« Je suis plus qu’un roi, plus qu’un empereur, je suis libre dans les glaces, souverain et heureux, car le Grand Froid est le creuset des plus étonnantes beautés. Mes crépuscules sont indéfinissables, mes journées sont comme mes nuits, pleines d’infinis silences sur fond de chocs et crépitements de glaces à la dérive, de vents poudreux que rien n’arrête. (…) Mon domaine, c’est le toit du monde, la calotte glaciaire. Il eût été souhaitable que la Terre garde la tête froide. Mais ce n’est plus le cas. La planète est fiévreuse, elle fait de la température. Alors, je me désole, je m’inquiète, je perds du terrain, c’est-à-dire de la glace. Je deviens le symbole du changement climatique, prochaine grosse bête à tomber sur la liste des animaux en péril. » Serge Bouchard, Bestiaire II

 


 

Les 5 textes gagnants

 

Texte de Mme Lise Turgeon, de Québec

À Marianne

Je suis perplexe ! Un ours perplexe, c’est complexe… Je regarde cette bouteille échouée sur ma banquise, insolente intruse dans mon royaume gelé et fondant. Il y a quelque chose dans cette bouteille, quelque chose qui sent l’humain. Or, je maudis les humains, leurs déjections, leurs gaz, leurs machines infernales qui mâchouillent mes glaciers et m’empoisonnent l’atmosphère. « Assis sur la glace, les deux mains dans la face » comme le dit la chanson, je regarde mes petits et sombre aussitôt dans une marée noire de réflexions. Quel avenir auront-ils ? Je n’aurai bientôt plus rien pour les nourrir et les refroidir. Oh bien sûr, ils s’émeuvent les humanoïdes devant les cabrioles de ma descendance. Mais leur mémoire n’a rien d’éléphantesque. Le temps de faire un saut au dépanneur au volant de leur rutilant 4 X 4 pour acheter quelques bières réconfortantes et hop… la planète retrouve ses couleurs. J’en étais là dans ma dépressive primitive dépression quand je réussis enfin, à force de stratégies et d’acharnement, à casser la bouteille et à libérer le message que tu y as glissé. Un message qui me réchauffe dangereusement. « Bonjour. Je m’appelle Marianne. Je suis vétérinaire. Que puis-je faire pour toi ? »

Signé : L’ours blanc reconnaissant

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Texte de Mme Carole Miville, de St-Calixte

www.carolemiville.com


À : L’association Internationale des Taxidermistes  

Message urgent STOP. Excusez le papier mouillé STOP. C’est à cause de la calotte polaire qui fond. STOP. Commencez à manufacturer des quantités importantes de moules d’ours blancs STOP. Small, médium, large STOP. Tous les musées animaliers vous en demanderont durant la prochaine décennie STOP. Affaire en OR à l’horizon pour vous STOP. Premiers arrivages de carcasses d’ours en décembre prochain STOP. Mode de livraison : Père Noël STOP. Vos clients pourront faire l’amour sur notre peau dès janvier STOP. Comme quoi le malheur des uns fait le bonheur des autres STOP.

P.S. : Dites à certains ours qu’ils sont chanceux d’être noirs !

Signé : Association des ours polaires

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Texte de Mme Martine Fontaine, de Waterville

À : Mon grand ami l’ours blanc

Bonjour mon ami blanc ! Inimaginable est l’aventure dont je vais te parler ! Au seuil de la mort j’ai été. Vivant, me voilà ! Différent, assurément ! Lors d’une escale, j’ai été attrapé par un chat ! Un terroriste de la branche des félidés ! Dans sa gueule, j’ai suffoqué. Dans la maison de ses maitres, il m’a transporté. Sur le tapis, il m’a déposé et à grands coups d’ailes, je me suis envolé avec rapidité. Sur la plus haute des lampes, je me suis perché. La maitresse de maison est arrivée; sa fille, elle a appelée. Mort d’effroi je me suis figé, prostré. En attente du pire ! C’est dans ces moments que le meilleur arrive ! Des qualificatifs, elles m’ont attribués : joie céleste ! Miracle ailé ! Espèce fascinante ! D’orgueil je me suis senti et frisant le déni, je me suis laissé montrer la sortie. Depuis je « squatte » leur jardin, si tu voyais leurs monardes ! Je reste ici quelque temps. Si tu voyais dans leurs yeux, leur contentement !

Signé : Ton ami le colibri.
P.S. : Ceci est une histoire vraie !

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Texte de M. Chevalier Weilbrenner, de Sutton

À : Ma chère Ourse Blanche

Je me souviens de tout. Mes souvenirs sont exacts. Ma mémoire intacte, fidèle. Je me rappelle la première fois que j’ai bu la lumière des froides étoiles, réchauffée par le lait de ma mère. Je grognais de bonheur. Plus tard, devenu adulte, je conservai un goût particulier pour la contemplation de la Voie lactée, ayant appris que c’est dans ses eaux glacées que j’irais chasser le saumon mythique, un jour. J’ai remarqué que les aurores boréales se déploient dans le silence le plus impeccable qui soit. C’est comme dans tes yeux : je peux m’y baigner sans faire de bruit, et je ne m’en prive pas. Je me demande où tu es, en ce moment. Il y a longtemps que tu as disparu. Tu me manques. Heureusement, je garde le souvenir de nos chasses et de nos jeux sur la banquise. Cela me réconforte.

À bientôt, je t’attends… Je te chatouille les oreilles.

Signé : Ton Gros Ours

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Texte de Mme Claudette Lamoureux, de St-Jean-sur-le-Richelieu

À : Tous les oiseaux de malheur et ours mal léchés


En ce jour, nous unissons nos voix le roi des ours, Boris Dernier, et moi.
Pour vous prier de ne plus courir sans cesse en cette période de folle et haute vitesse.  
Je sais, je sais, vous allez sans doute me dire « Pour qui te prends-tu, Kimi le Colibri, pour vous ordonner de ralentir, toi qui voles à la vitesse d’une balle de fusil ? »  
Je vole ainsi pour être en suspension et étirer les secondes afin de mieux contempler toute la beauté du monde.
En filant à tombeau ouvert sur les rubans asphaltés, vous ratez toutes les fresques peintes par Dame Nature et ses alliées.
La pollution que vous semez sur votre passage fait mourir à petit feu nos frères, les animaux. Vos traces plastifiées déguisent et ternissent le paysage tout en empoisonnant, peu à peu, nos eaux.  
Afin d’accroître votre valeur et votre pouvoir, vous avez voulu étendre à l’infini votre territoire. Malheureusement, vous avez pris toute la place alors que Boris n’a plus qu’un mince rond de glace. 
Ralentissez, admirez et savourez toutes ces richesses dont la nature vous a choyés. Ours, colibris et humains peuvent se côtoyer afin qu’ensemble, nous puissions préserver cette beauté.

Signé : Boris Dernier, roi des Ours, et Kimi le colibri.