Archives - Poste restante 2008 : Un livre-locomotive

Regard sur la vie et l’œuvre des écrivains primés en 2008

Par Jean Barbe

 

HERMAN HESSE
Herman Hesse est né en Forêt-Noire à Calw, en Allemagne, le 2 juillet 1877. Il est mort le 9 août 1962, entre les deux, trois mariages et… deux guerres mondiales. Né de parents missionnaires protestants, Herman Hesse était un enfant à la santé fragile, à la vision basse, et aux émotions exacerbées. On dirait de nos jours qu’il était bipolaire. 


Son roman Le Loup des steppes, qu’il a publié alors qu’il avait cinquante ans, illustre si on veut la phase dépressive de sa condition. Mais Herman Hesse n’était pas un professeur de désespoir. Ses voyages en Asie ont façonné son imaginaire et sa quête de sens l’a conduit à écrire des romans empreints de spiritualité, où la tentation de se retirer du monde est chaque fois remise en question par la beauté même du monde, dont Herman Hesse savait qu’il faut le prendre à bras-le-corps pour bien l’aimer. Les romans Narcisse et Goldmund, Siddartha et le Jeu des perles de verre sont, comme le Loup des steppes, des tentatives de réponses à la grande question qui nous préoccupe tous : comment apprendre à vivre ?
Dans son pays d’adoption, la Suisse, il écrivait le jour, puis un large chapeau de paille sur la tête, un sac de montagne sur le dos, il allait solitaire, se promener sur les pentes des Alpes du Sud. Il voyait peu de monde, vivait un peu en ascète. La psychanalyse, les religions, la spiritualité, il avait tout essayé pour donner à son esprit torturé un peu de répit. C’est dans l’écriture et dans les grandes promenades en montagne qu’il atteint une forme d’équilibre, un peu de sérénité.

GABRIELLE ROY
Gabrielle Roy est née à Saint-Boniface, au Manitoba, le 22 mars 1909.  Elle est morte le 13 juillet 1983. Elle était la plus jeune de onze enfants, dont trois ne sont pas parvenus à l’âge adulte. Je pense parfois que l’amour de ses frères et sœurs décédés a trouvé à s’incarner dans ses mots, qui sont des caresses, des câlins, des consolations. 
D’abord enseignante dans les écoles rurales, elle économise pour séjourner en Europe, tout juste avant la Seconde Guerre mondiale, dont le déclenchement la force à revenir au pays. Elle s’établit alors au Québec, pour pratiquer le journalisme et écrire ses romans. 
Son autobiographie, La Détresse et l’enchantement, publiée après sa mort, s’arrête à son retour au Québec juste avant qu’elle s’attaque à son premier roman, Bonheur d’occasion. On y lit les années de jeunesse, de formation, les espoirs d’écrire, le désespoir de ne pas toujours y parvenir. On y lit surtout la tendresse d’un regard. 
Je ne connais pas d’écrivain qui a su mieux aimer ses personnages. Je le répète : je ne connais pas d’écrivain qui a su mieux aimer ses personnages. Aimer jusqu’au moindre défaut. Pour un écrivain, elle est un modèle. Pour tous ses lecteurs, elle est une voix unique, chaude, terriblement humaine. Elle a dit : « Quand on aime la vie, c’est alors qu’elle nous aime le plus, comme par un prodige d’entente. » 
Elle a gagné ici tous les prix. Mais celui qui personnellement me fait le plus chaud au cœur, car c’est un tout petit prix, il n’est que de 20 dollars… Sur ces billets, il y a cette phrase d’elle : « Nous connaîtrions-nous seulement un peu nous-mêmes sans les arts ? »

ANTOINE DE SAINT-EXUPÉRY
Antoine de Saint-Exupéry est né le 29 juin 1900. Fils du vicomte Jean de Saint-Exupéry, Antoine passa son enfance entre le château de sa grand-mère dans le Var et de celui de sa tante dans l’Ain. C’est pendant cette période qu’il n’apprit pas à dessiner des moutons. 
À douze ans, il se passionne pour les avions et raconte un mensonge à un pilote pour qu’il l’amène faire un tour dans les airs. Si on accepte que le mensonge est une fiction, tout est déjà en place : mensonges et avions, envolées littéraires. L’aristocrate est devenu un aventurier. Le propriétaire terrestre s’est envoyé en l’air et n’est plus jamais redescendu. 
La tête dans les étoiles, au cours de longs trajets, en Amérique du Sud ou en Afrique du Nord, il pilotait à vue et contemplait en bas, La Terre des Hommes qu’il aimait passionnément. Tous les livres, à l’exception du  , sont en grande partie inspirés par sa vie de pilote. Mais… il y a le Petit Prince. La rose, le renard, l’allumeur de réverbères. Je n’ai pas de mot pour dire ce livre. Ce n’est pas un livre. C’est un miracle. C’est un livre tombé du ciel à la fois d’une incroyable légèreté, et d’une densité extraordinaire. 
Qu’aurait-il écrit encore s’il n’était pas mort prématurément, à l’âge de quarante-quatre ans, un an à peine après la parution du Petit Prince. Il était là-haut, en mission de cartographie, à bord d’un avion qui n’était pas armé. Il a été abattu au-dessus de la Méditerranée par un pilote allemand qui était également l’un de ses fervents lecteurs. C’est un des coups de la vie qui vous fait croire au destin, ou aux petits princes.

DANIEL PENNAC
Daniel Pennac s’appelle en réalité Daniel Pennacchioni. Il est né à Casablanca en 1944, et il est très vivant. Jeune, il fut cancre. Il nous l’a raconté récemment dans son livre Chagrin d’École. Des cancres comme lui, on en prendrait à la pelle.
Le cancre est devenu professeur et écrivain. Il s’est d’abord adressé aux jeunes lecteurs, puis il a écrit la Saga des Malaussène. Le choc. Au Bonheur des ogres, La Fée carabine, La Petite Marchande de prose… etc.
La littérature française décoincée, pétulante, pleine de vitalité. Une tribu, une famille dont on aimerait faire partie. À lui seul, il a ouvert les fenêtres d’une littérature qui commençait à sentir le ranci, depuis que le Nouveau Roman était devenu vieux. Il a enfanté Anna Gavalda, en quelque sorte.
Mais Pennac, c’est aussi Comme un roman, son essai sur la lecture. Il y vante la liberté de lire comme il nous semble et c’est en soi révolutionnaire. Car si de nombreux écrivains sont des marginaux qui tentent de vivre selon leurs propres lois, le rôle du lecteur semblait un peu figé dans une attitude conservatrice. Pennac dit : « Vous avez le droit de sauter des passages et d’en commencer un sans le terminer. »

CHARLES BAUDELAIRE
Charles Baudelaire est né à Paris en 1821, il est mort en 1867. Les Fleurs du Mal.  Tout est dit. Quel programme. Les Fleurs du mal ont été publiées en 1857, à 500 exemplaires. La même année, l’auteur est poursuivi en justice pour offense à la morale religieuse et outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Charles Baudelaire aura été le premier à chanter aussi bien l’horreur. La méchanceté de l’homme, le poète la ressentait dans sa chair, lui qui était si mal équipé pour vivre, trop sensible, pas bien dans sa peau. L’Albatros, c’est le poète, c’est lui. Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. C’est un privilège prodigieux de l’art que l’horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l’esprit d’une joie calme.


 

Écriture d’une carte postale à un auteur au choix de chacun

5 gagnants

Nom de l’auteur : Hermann Hesse
Titre du livre : Le loup des steppes

Cher H.H.
Ta morsure froide et tenace m’a déchiré et me déchire toujours l’âme. Comment peut-on s’éprendre autant d’un livre que l’on a si peur de terminer ?  Peut-être est-ce parce qu’en te lisant, je voyage là où la vie pose la cruelle et insoluble question du sens.
Grâce à toi, j’erre désormais avec effroi mais lucidité au milieu d’une steppe glaciale et inhospitalière avec six milliards de loups qui s’entre-dévorent  mais qui hurlent aussi à  la recherche d’une improbable mais nécessaire lueur d’espoir.
Pour m’avoir offert ce rayon de lune vital qui éclaire désormais le voyage de mon existence,  merci.

 

Un loup parmi d’autres

Dominic Gélinas

Montréal

_____________ 

 

Nom de l’auteur : Antoine de Saint-Exupéry
Titre du livre : Le Petit Prince

Cher Monsieur,
J’ai embarqué plusieurs fois sur les pages de votre fameux livre.  J’ai parcouru des planètes aux diverses émotions.  J’ai humé l’arôme d’une rose unique.  J’ai grimpé au sommet d’un baobab pour y voir plus loin et plus clair.
Entre chaque voyage, j’évoluais dans un désert blanc.  Le vent soufflait sur les pages de ma vie et y créait les dunes de mes « apprentissages ». Lorsque je remontais à bord du bouquin, j’y découvrais de nouveaux lieux intérieurs comme la force de l’apprivoisement.
Merci, cher Monsieur, d’avoir mis ce petit avion à ma disposition. Je crois bien refaire un voyage prochainement. L’appareil est toujours prêt à décoller sur un rayon de ma bibliothèque.

 

À bientôt !
Une passagère

Diane Bellemarre

Sutton

_____________ 

 

Nom de l’auteur :  Charles Beaudelaire
Titre du poème :  L’Albatros

Monsieur Beaudelaire,
J’ai lu cent fois votre poème. Pourtant, il m’est difficile, aujourd’hui, d’en répéter une seule strophe. Les prémices du vieillissement peut-être me font perdre la mémoire, mais je porte encore en moi l’émotion vive que sa lecture m’a apportée.
Comme l’oiseau, je me sentais la proie des moqueries des autres, déambulant difficilement dans la vie, moi, l’adolescente complexée qui n’avait pas encore appris à s’aimer. Je venais d’avoir 14 ans. Mais quand mon esprit ouvrait ses ailes et me portait dans le monde du rêve, je me sentais connectée à quelque chose de plus grand, d’infiniment plus grand, comme le ciel, habitée d’une grâce et d’une légèreté nouvelle.
Ce fut un voyage vers l’espoir, la découverte de ma créativité.
Merci Monsieur Baudelaire de m’avoir sauvé de la banalité.

Linda Tomio

Chambly

_____________ 

 

Nom de l’auteur : Daniel Pennac
Titre du livre : Au Bonheur des ogresLa Fée carabine, etc. (série Malaussène)

Cher Monsieur Pennac,
Quel bonheur (celui des ogres inclus) que d’être mêlée aux histoires trépidantes de la famille Malaussène. Grâce à vous, vivre les aventures de cette bande joyeusement dysfonctionnelle nous donne le goût d’être adoptés.  Après tout, plus on est de fous…
Au cœur de Belleville, on se laisse transporter par les odeurs magrébines de vos voisins et amis. Chaque aventure malausséenne nous permet de retrouver votre famille qui devient en quelque sorte un peu la nôtre. Sous votre plume, ce quartier surpeuplé regorge de gens au grand cœur,  de personnages haut en couleur où les fées carabines sont des vieilles qui tuent de sang froid.
À vrai dire, je m’ennuie tellement de Malaussène que j’envisage de relire toutes ses aventures. À moins que dans votre grande bonté vous acceptiez de me le présenter. Je ne cherche pas l’âme sœur, je l’ai déjà trouvée, mais je n’ai pas de beau-frère et il me semble qu’il ferait très bien l’affaire.
Grâce à vous, à vos personnages, j’aurais le goût de débarquer à Belleville chez cette belle gang de fous.
J’attends de vos nouvelles, et dites à mon futur beau-frère que ma tarte au sucre n’est pas piquée des vers.


Élaine Richer

Eastman

_____________ 

 

Nom de l’auteur : Gabrielle Roy
Titre du livre : Détresse et enchantement

Chère Gabrielle,
Permettez-moi de vous appeler par votre prénom, comme si vous étiez une amie intime, encore vivante, puisque je me sens si proche de vous, de vos doutes et de vos espoirs, après avoir lu votre autobiographie.
A mon âge, 26 ans, j’ignore encore ma voie. L’écriture m’attire et m’effraie à la fois. Oserais-je suivre votre exemple, sacrifier mon quotidien rassurant pour me livrer à la passion des mots, sans savoir où celle-ci me mènera ? Je ne crois pas au destin, mais votre livre m’est parvenu alors que je manquais de lumière. Votre audace et votre persévérance en dépit des épreuves m’ont appris qu’il fallait « mordre dans la vie » et goûter toutes les joies qui s’offrent à nous, sans craindre l’avenir. Pour cette leçon de courage, je vous remercie de tout cœur. De mon côté, je vous promets de toujours écouter ma voix (voie) intérieure.

Avec toute ma reconnaissance,

 

Geneviève Falaise
Montréal

_____________ 

 

2 mentions

Nom de l’auteur : Marc Fisher
Titre du livre : Le golfeur et le millionnaire

Bonjour monsieur Marc Fisher,

En 2003, vous transformez ma vie grâce au « Le golfeur et le millionnaire ». La lecture et moi, on ne  s’aimait pas beaucoup. J’ai lu ce livre qui traînait depuis deux années chez moi et que j’avais acheté dans une vente pour venir en aide à un organisme, au prix de 0,50$. C’est le meilleur investissement que j’ai fait dans la vie. Je vous explique : Après l’avoir lu, ma pensée était plus ouverte sur le positif au lieu de voir du noir partout. Votre livre m’a donné le goût de lire. J’ai acheté tous les autres livres, mais mon meilleur c’est « Le secret de la rose » que tous mes amis ont lu. Présentement, je lis au minimum de 4 à 5 livres par mois. Ainsi, « Le golfeur et le millionnaire » m’a fait prendre conscience sur mon futur. Alors, je suis retournée aux études pour aller chercher mon diplôme universitaire et, présentement, je finis mon secondaire à 38 ans. Vous êtes plus qu’un écrivain. Je vous dois le goût de la lecture.

Merci, et au plaisir de se voir un jour.

Johanne Tremblay

Granby

_____________ 

 

Nom de l’auteur : Tenzin Gyatso, 14e Dalaï Lama du Tibet
Titre du livre : Mon pays et mes gens

Bonjour votre Sainteté,  
C’est moi, votre fille Sonam ! Nous ne nous sommes réellement jamais rencontrés, mais on me rappelle quotidiennement de vous et de notre Tibet que je n’ai jamais vu.  Je suis une de ceux qu’on catégorise comme une réfugiée tibétaine. Grâce à votre livre « Mon pays et mes gens », j’ai pu voyager et vivre au pays de mes parents et de mes ancêtres, la terre que je veux toucher, et pas seulement lire à travers trois cents feuilles de papier liées sous la jaquette rouge de votre récit. Un endroit que je désire découvrir avant de mourir. Votre vécu éveille en moi des émotions que j’étouffe depuis toujours. Ce sont des questions non résolues qui me tourmentent sans cesse et qui me gâchent la vie. En cours de route, je me suis éloignée du Tibet sans le souhaiter. Je veux cesser d’errer en terre étrangère. Vous m’inspirez. Guidez-moi vers le chemin du retour.

Sonam Choekyi Dekhang

Eastman