Archives - Poste restante 2007

Une centaine d’épistoliers ont titillé leur mémoire pour participer à la 5e édition de ce concours qui leur proposait d’écrire une missive en réponse à l’une ou l’autre de deux lettres tirées de Aurores montréales, de Monique Proulx, et de So long, de Louise Desjardins.


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Francine Ruel et Françoise Grandjean,
première gagnante du Concours
de la Poste restante.

Gagnants
Françoise Grandjean, Ste-Thèrèse
Gilles Beauregard, Lachine
Julie Pagé, Montréal
Manon Perreault, Sherbrooke
Ghislaine Beauchamp, Montréal-Nord
Jacquelin Proux, Saint-Bonaventure

 
À toi, papa,

Tu sais qu’à chaque fois que mes doigts fouillent dans la pile de vieux disques qui n’ont plus cours au 21e siècle, je repère très vite la pochette blanche aux lettres calligraphiées que tu aimais tant : « Symphonie espagnole » et « Havanaise », Saint-Saëns et Sarasate interprétés par Jascha Heifetz.

Je dépose alors fébrilement le 33 tours sur le vieux système de son et je me laisse bercer par ma mémoire qui joue à la cachette avec le temps et l’espace. J’ai rendez-vous avec toi.

L’été est très chaud, les grillons chantent, la maison est grande, les volets entrebâillés nous laissent dans une pénombre alanguie.

J’ai huit ans et, en catimini, je viens m’asseoir à califourchon sur tes genoux. Mon oreille droite se colle sur ta chemise de corps, juste à la hauteur de ton cœur qui bat. Je m’efforce d’être immobile pour ne pas perturber ta sieste, et bientôt mon cœur bat à l’unisson du tien. Les notes endiablées du violon captivent mon oreille gauche et mes narines mémorisent l’odeur de ta peau et de ta sueur.

Une légère brise s’immisce par les fenêtres entrouvertes et vient nous caresser. Du bonheur à l’état pur. Lentement tes bras se détachent des accoudoirs du gros fauteuil de cuir pour venir enlacer mon petit dos avec tendresse.

Est-ce là, dans l’immense sensation de sécurité de tes bras protecteurs, que tu me confiais que la vie serait belle, que tu serais toujours là pour moi ?

Est-ce à ce moment précis, dans notre demi-sommeil que tu me léguais tout ce que tu n’aurais pas le temps de m’apprendre ? Tu devais mourir quelques mois plus tard. Toi, tu le savais, moi, je ne me doutais de rien.

À chaque fois, le bras du tourne-disque se lève dans un déclic et les notes magnifiques prennent la fuite. À chaque fois, la petite fille de huit ans réintègre sa cinquantaine, mais savoure encore l’éternelle présence de ces instants.

Ce souvenir, papa, c’est le meilleur qui me reste de toi et c’est aussi grâce à lui que ma vie est encore belle, car tu es toujours là.

Ta petite dernière

 

Françoise Grandjean
de Ste-Thérèse




Cher grand-papa Télésphore,

Insensé de croire que je ne t’ai jamais connu, encore moins que je ne t’ai jamais vu !

En quittant ton corps en 1937, alors que mon père, ton fils, avait 17 ans, tu étais loin de te douter qu’un petit-fils t’écrirait 70 ans plus tard.

Jamais je n’ai été dans tes bras, jamais je n’ai été sur tes genoux. Mais toujours j’ai senti que tu me tenais la main.

Ce que j’ai vu, en premier, de toi, ce sont tes tableaux que grand-maman, ta Rosie, avait placés chez elle. Sur la porte de l’armoire en coin, où tu avais peint ce voilier dans la tempête, sous un ciel sans merci. De mes yeux de 4 ans, je n’osais regarder tellement le réalisme hantait mon esprit.

Le temps a passé et aujourd’hui j’ai chez moi 4 de tes toiles reçues par héritage, que j’ai accrochées au mur. Cette dame aux yeux angéliques, caressant un chien; ce mousquetaire aux allures d’un d’Artagnan; cette réplique de Louis XV dans son armure; et ce paysage de campagne où les labours font suer les personnages. Sois sans crainte, je les chéris. Je passe beaucoup de temps à les regarder et à les vivre…

J’aurais tant aimé, pas nécessairement que tu m’enseignes la peinture et le dessin, mais que tu me parles des émotions qui t’inspiraient à chacune de tes toiles, à chacun de tes coups de pinceau.

Puis sont venues à mes yeux les lettres que tu écrivais à grand-maman lors de ton séjour en Angleterre où la guerre de 14 t’avait uniformisé… À travers les mots et combattant tes maux, tu courtisais mademoiselle Beaulieu, qui avec le temps est devenue ton amie, ta Rosie, ton amour, puis ta femme. Ces émotions, je les ai lues et relues avec autant de tendresse qui à l’époque caressait ton cœur.

De plus, j’ai ton manuscrit original, en français, de ton livre sur le maniement des armes. Les Anglais ont sûrement compris, puisqu’ils ont gagné la guerre. J’ose croire que tu mérites la médaille de la victoire.

Je t’en veux un peu d’être parti avant que j’arrive. J’aurais tant aimé être à tes côtés. Homme patient, chaleureux, passionné et sensible… Oui ! Oui ! Je le vois, je le sens dans tes couleurs, tes personnages et tes mots si doux. Je le sais, mon père, ton fils aimé, me l’a dit. D'ailleurs, ce dernier est sûrement à tes côtés. Il t’aimait tant. Tu le salues tendrement de ma part.

Je te suis grandement reconnaissant de m’avoir laissé autant de beaux et de bons souvenirs.

Merci pour cet amour qui traverse le temps… Imagine si on s’était rencontrés… Tiens bien encore ma main.

Dans l’espoir de te serrer bien fort dans mes bras, un jour… ailleurs…

Ton petit-fils,

 

Gilles
XXX

P.-S. J’ai deux enfants (Kim, 21 ans, et Yan, 26 ans) qui te connaissent et t’aiment aussi dans l’espérance.

 

Gilles Beauregard
de Lachine




Chère maman,

Peut-être les as-tu vues, toi aussi, ce matin-là. De là-haut.

Je suis sortie de chez toi, tu n’y étais pas. J’y avais passé la nuit avec papa, pour ne pas qu’il soit seul, pour ne pas que je sois seule. Espérant que nous dormions un peu, craignant de ne pas y arriver, de ne pas arriver à dormir, de ne pas arriver à faire ce que j’avais à faire. Te dire au revoir.

Au matin, au très petit matin, j’ai pleuré. Un seul sanglot et papa s’est levé. Tu disais qu’il dormait d’une seule oreille, c’est bien vrai. Un seul sanglot, à quatre heures du matin, puis des pas dans le corridor : « ça va, Julie » ?

Nous avons parlé, déjeuné. Me suis douchée, préparée, en noir.

Je suis sortie et, en attendant papa près de la voiture, je les ai vues. Les feuilles.

Elles étaient vertes, un vert éclatant, juvénile, celui de mois de mai. Dessus, il y avait la rosée séparée en milliers de gouttelettes rondes, brillantes, pures, translucides, limpides. J’avais envie de prendre ces gouttes dans mes mains. Elles brillaient davantage que des diamants.

Ce feuillage, ce contraste, seulement, m’a donné le courage d’aller te dire au revoir.

Je t’aime, tu me manques. Réponds-moi.

 

Ta fille, Julie
Xxx

 

Julie Pagé
de Montréal




Chère petite Eugénie,

Quoique cela puisse te paraître invraisemblable, j’ai déjà eu ton âge. Mes yeux pétillants d’insouciance et mon corps plein de vitalité ne laissaient en rien présager la déchéance physique qui m’affecterait dans la quarantaine.

Lorsque j’étais enfant, une jolie rivière ceinturait le terrain de mes parents. Ça et là de grands saules l’habillaient admirablement bien. Petite rivière sinueuse au fond rocheux, elle devenait notre paradis quand sonnait l’heure des vacances estivales.

Pendant les journées trop chaudes d’été, elle nous murmurait de la rejoindre. Maillot de bain, vieilles espadrilles et serviette sur l’épaule, nous traversions allègrement le champ qui nous séparait de cette oasis. La joie dans le coeur, nous foulions les pailles de foin coupé, le chant des cigales nous accompagnant discrètement.

Notre course terminée, nous nous trempions les orteils afin d’évaluer le température de l’eau : plus froide que la veille ? Non ! Plus chaude que la veille ! Telle était notre unité de mesure. Mes frères se sauçaient vivement alors que ma mère, elle, le faisait avec parcimonie. Un bout de bras à la fois. Évidemment, elle ne s’ébrouait pas avec nous, mais sa présence rassurante nous enveloppait en même temps que les milliers de gouttelettes d’eau soulevées par nos corps excités et heureux.

Ricochets de galets, plongeons de la grosse roche, promenades en tubes, ainsi coulaient nos après-midi. Nul besoin de nous dire : « Profitez du moment présent ». D’instinct, nous le vivions. Simplement, nos plus grands soucis consistaient à éviter les piqûres de taons et les bisous des carpes. Nous nous imprégnions de soleil (sans aucune crainte), de l’odeur des champs fauchés et du murmure des petites cascades. Les cumulus se transformaient en animaux, les poissons en sous-marins et le moindre caillou, en pépite d’or. Peu nous suffisait amplement.

Certains soirs, quand chaleur et humidité appesantissaient trop nos corps, nous retournions nous mouiller dans ce torrent adoré. Nous revenions, serviette nouée à la taille, rafraîchis et ragaillardis. Une fois au lit, les fenêtres grandes ouvertes, le concert des rainettes et des grenouilles vertes nous amenait doucement dans les bras de Morphée.

Ainsi coulaient nos étés, au rythme de la rivière...

Puisses-tu, à ton tour, te laisser imprégner par un coin de nature. Adulte, ces doux souvenirs amèneront paix dans ton corps et dans ton coeur.

 

Grand-maman qui t’aime
xxx    

 

Manon Perreault
de Sherbrooke




À toi cher fils,

Assise dans ce jardin, sous le regard indiscret des marguerites, je t’écris mon fils. Leurs robes blanches, toutes froissées, ressemblent à mon cœur si souvent meurtri. J’ose enfin prendre la plume pour te les dire, ces mots restés étouffés dans ma gorge depuis si longtemps.

Mes yeux asséchés, après avoir versé tant de larmes, ont de la difficulté à aligner les mots sur une même ligne. Mes mains usées par tant de travail tracent les lettres avec beaucoup d’incertitude.

Oui mon grand, prends le temps de t’arrêter et d’écouter les mots de ta vieille mère. Comme toujours, tu vas réagir, car toi, tu as choisi d’oublier… oublier l’abandon de ce père lorsque tu n’étais qu’un poupon de 5 mois; oublier la détresse de ta maman, si présente près de toi; oublier… juste oublier.

Moi, je veux me souvenir… comment faire autrement ? Je vais te révéler ce secret que je garde jalousement depuis ces moments de grandes douleurs. Bien sûr que tu ne peux pas te souvenir de ce jour où, devant ta chaise haute, je te faisais manger. Le cœur brisé en mille morceaux, je me suis effondrée. Des larmes et des sanglots secouaient mon corps tout entier. Plus rien ne comptait, je suffoquais.

Combien de temps suis-je restée dans cet état ? Je ne pourrais le dire, mais je me souviens du geste que tu as posé, toi, un petit bonhomme d’à peine 8 mois. Tel un ange protecteur, tu as mis ta petite main sur mon épaule, tout en la tapotant. Cette chaleur et cette douceur ont transpercé mes vêtements et ont envahi mon cœur et mon corps en entier. J’ai relevé la tête, les yeux embués de mes larmes et je t’ai regardé. Dans ce dialogue muet, nous nous sommes compris, nous nous sommes aimés.

Si aujourd’hui j’ose te raconter tout cela, cher fils de 19 ans, c’est pour te dire merci, car par ton geste, tu m’as aidée à m’accrocher, à accepter et à continuer.

 

Merci pour ton geste de vie.

Je t’aime inconditionnellement,

 

Ta mère

Ghislaine Beauchamp
de Montréal-Nord




Ma chère maman,

Merci pour tes propos à la maîtresse d’école. Mes mains meurtries par les coups de règle n’en peuvent plus.

Ta contestation de l’enfant gaucher cachant une intelligence inférieure m’a valorisé grandement. Ma main droite apprit les règles en usage, obéissant à la loi non écrite des bonnes coutumes. Ton fils, parfait droitier, t’honore par sa forte scolarisation.

Un enfant « à l’envers » dit-on, végétera dans les ligues mineures toute sa vie. Tu sentais ma honte culpabilisante.

L’explosion intérieure éclatait au baseball. La main gauche jouissait sur les coups frappés, les lancers. Naturellement le marteau et la scie s’amusaient dans la main gauche. Le territoire du gaucher se limite aux sports, aux gestes sans témoin.

L’écriture, les conventions autour de la table, la vie professionnelle ne supportent pas ce handicap.

Tu as gagné maman; ton acharnement à convaincre « nos alentours » à vendre l’intelligence sans handicap de ton fils ajoute un baume à ton cœur : un fils parfait gaucher, parfait droitier.

Je chante la libération de la main gauche.

 

Ton Jacquelin, dentiste

 

Jacquelin Proux
Saint-bonaventure

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