Archives - Poste restante 2006

Cette année, 122 personnes ont soumis une lettre au Concours de la Poste restante. Lors de la cérémonie de clôture des Correspondances, mesdames Franine Ruel et Nicole Fontaine ont fait la lecture des lettres primées.

Gagnantes
Linda Roy, Montréal
Louise Bolduc, Boisbriand
Mélanie Barrière, Granby
Chantal Couture, Longueuil




Hé ? Ho ? Je viens aux nouvelles puisque, par grands bouts, vous semblez m’avoir oublié parmi tous vos amoncellements de vieux couple. (Vingt-cinq ans que ça dure entre toi, qui n’en as pas encore cinquante, et lui, qui les a tout juste.) Mettons les choses au clair tout de suite : loin de moi l’idée de prétendre que vous ne frayez jamais avec le bonheur… euh avec moi. De temps à autre, vous me partagez en petits et grands quartiers comme si j’étais une belle grosse orange qui « déjute » pour emprunter un des mots d’enfant si poétiques de votre fille devenue femme. Avec vos amis, vos êtres chers, c’est plus facile de me faire une place.
Mais entre vous ? La plupart du temps je suis largué ! Vous me donnez l’impression de ne plus savoir m’épeler, encore moins me ramasser à la pelle. Que s’est-il passé au juste ? Pourtant il fut un temps où nous nous léchions sous toutes nos coutures, où vous dessiniez mes contours sur vos chutes de reins ou toi sur ses lèvres, lui de ton sein jusqu’à ton ventre; nous nous embrassions à bouche que veux-tu. Je me repaissais du cristal de vos rires; tantôt vous parliez, parliez, parliez, tantôt vous vous taisiez. C’était un bel équilibre, de ceux qui donnent le goût de crier « je suis heureux », « je suis heureuse » sur tous les toits !
Hé ? Ho ? Je vais vous dire ce que je pense de tout ça : tous les trois on dort au gaz depuis trop longtemps - et au prix où il est en ce moment, que diriez-vous de miser sur une autre source d’énergie, hein ? Une renouvelable, de préférence. (J’suis un bonheur écolo.) Non, sans blague, vous n’avez pas fait 25 ans ensemble pour m’abandonner tout en pleurs sur le bord d’un fossé ?! Vous ne m’en voudrez pas trop si je prends les devants pour vous botter le derrière : eh bien tiens ! si ça peut vous remettre en selle. Et comptez-vous chanceux que je ne porte pas de souliers à bouts pointus.
Digression en finale : jamais vu de libellule comme celle qui vient d’aimanter mon regard; ce que j’suis content d’être heureux comme ça !


Le bonheur


Linda Roy
de Montréal





À toi, Alexandra la brune,
À toi, jeune femme éperdue qui me cherche, moi, l’humble bonheur, posté au détour de toutes les routes,
À toi qui me guette à la lucarne de ton grenier déjà si encombré,

Je suis ici, belle Alexandra, au milieu du silence qui plane entre les hautes herbes d’une campagne oubliée. Je n’attends que toi pour libérer mon parfum quand tu te pencheras vers la fleur qui chuchote ton nom en s’ouvrant. Tu pourras m’entendre alors résonner sans bruit au milieu de la tourmente.
Ne regarde pas par là, je suis ici ! Dans les yeux de ceux qui sont là et qui t’aiment… Dans la couleur d’un regard.
Arrête-toi. Dépose-toi. Je t’assure, prends ton temps. Qu’y a-t-il de si urgent ? Tu n’ignores pas sans doute que je ferme ma porte aux gens pressés.
Le plaisir même m’est étranger. Celui-là, l’exalté, qui ne fait que meubler mon absence et disperser mon écho au loin.
Ne désespère pas, je te ferai signe. Encore et encore. Je ne cesserai de parsemer des fleurs, ici et là, sur tes pas. Je frôlerai ton visage et ton cou, porté par le vent doux du mois d’août. Je me poserai au coin des sourires et je t’enverrai la main du haut des arbres. Et même lorsqu’il fera nuit, il te suffira pour m’apercevoir d’avancer à la fenêtre de ta chambre et de regarder les étoiles. J’apparaîtrai, perché sur tes cils, ou caché au creux de ton poignet.
N’hésite pas à me débusquer là où il n’y a rien à voir, rien à faire ou rien à dire. Je suis là, dans ce rien.
Enfin, n’oublie pas de les engranger, tous ces beaux moments glanés ici et là au fil du quotidien. Dépose-les dans une caisse très populaire s’il le faut. Et quand tu croiras m’avoir enfin perdu pour de bon, tu pourras aller y puiser ces instants de purs délices qui, tels de fines dentelles de joie, s’accrocheront aux fenêtres de ta maison.

Je m’ennuie de toi, Alexandra la brune. Il y a une chambre d’amis ici qui t’attend. Tu peux y venir quand tu voudras.

Le bonheur, tout simplement…


Louise Bolduc
de Boisbriand





Cher monsieur « Dick » Robert,

Je vous écris pour vous faire part d’une fâcheuse erreur qui s’est glissée entre vos pages où je suis incorrectement décrite et définie depuis déjà trop longtemps. Pour cause, on se questionne inlassablement à mon sujet, à savoir qui je suis, où je suis, d’où je viens, où je vais : « Dis donc, l’ami(e), c’est quoi pour toi le bonheur ? »
Malgré la rigidité de votre couverture cartonnée, j’ose espérer que la souplesse de vos pages et de votre esprit linguistique permettra d’apporter ces corrections nécessaires à une meilleure compréhension de qui je suis.
En fait, l’erreur est grammaticale et syntaxique. Le bonheur masculin singulier, n’est pas. Je suis une bonne-heure, un mot composé et féminin, plus souvent rencontré au pluriel : De bonnes-heures, les bonnes-heures. Celles qui s’accumulent, s’additionnent et se collectionnent au fil de la vie.
Ainsi, plus on vieillit, plus la bonne-heure s’allonge et s’additionne au souvenir des autres bonnes-heures, emplissant ainsi des malles-d’heures.
Je suis souvent une « erre-heure », une surprise, un imprévu qui ne se planifie guère. La bonne-heure arrive n’importe où sans avertir, sans rendez-vous. Il s’agit de choisir et d’utiliser le bon leurre pour l’attraper.
La bonne-heure est parfois bonne-peur, bon-beurre, ou bon-cœur, mes collègues synonymes.
Je vous remercie, monsieur Robert, de mettre les pendules à la bonne-heure avant que le mal-heure s’installe pour de bon.

Linguistiquement vôtre,

Madame Bonne-Heure


Mélanie Barrière
de Granby





Cher vieux complice,

Si je me permets de vous écrire une première lettre, c’est que votre départ m’a bouleversée. J’en étais venue moi aussi à croire en votre éternité. Pendant vos 93 années de vie, pas un seul instant vous n’avez cessé ce m’espérer, de me poursuivre, de me traquer. Dès que vous aviez enfin la certitude de ma présence à vos côtés, je disparaissais aussitôt pour que vous redoubliez d’efforts à me retrouver. J’avoue que ce jeu de cache-cache m’amusait. Vous étiez le plus fidèle, le plus fervent, le plus intense de mes poursuivants. Pourtant, j’étais là à vos côtés, cachée dans l’ombre, lors de vos années de captivité. Votre courage, votre force de vie m’ont épatée. Lors de votre aventure de chercheur d’or, j’ai dormi avec vous dans le grand nord. Votre enthousiasme m’a enchantée. Et comme peintre, vous m’avez éblouie. J’étais là à chacun de vos coups de pinceau. Vous savez quoi, mon cher Jean ? Il y a un peu de notre complicité dans chacun de vos tableaux. Et comme amoureux, il n’y avait pas plus fou que vous. Vous vous souvenez de cette traversée de l’Atlantique pour un rendez-vous galant ? Comment ne pas m’ennuyer de vous ?
Cette fois, c’est moi qui pars à votre recherche. J’ai décidé de traverser dans l’au-delà. Vous me trouverez aux portes de l’invisible. Nous ferons la route ensemble, vous me tiendrez la main car toute cette nouveauté m’effraie un peu. Si je connais bien le goût sucré du lait maternel, la lumière rosée des levers de soleil, la douceur des gestes de tendresse, l’enchantement des premiers baisers, le pétillement du verre de champagne, les éclats de rire des enfants, le miroitement des vaguelettes sur l’eau, le contentement du devoir accompli, l’ivresse du dépassement, l’abandon des amants, j’ignore tout de ce qu’il y a après la vie. Vous me guiderez, mon bon ami, et vous pourrez enfin croire en mon existence. Attendez-moi, j’arrive.

À bientôt, je l’espère !

Le bonheur qui vous aime.


Chantal Couture
de Longueuil
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