Archives - Poste restante 2005

Cette année, 127 visiteurs ont participé au concours de la Poste restante. Lors de la cérémonie clôturant l’événement, Louise Portal a fait une lecture chargée d’émotion des six lettres primées. Le jury du concours 2005 était présidé par l’écrivaine sherbrookoise Nathalie Watteyne et composé de l’équipe de rédaction de la revue Jet d’encre.

1er prix - Myrlande Séraphin
2e prix - Marie-France Bertrand
3e prix - Marie-Claude Poulin
4e prix - Micheline Cloutier
5e prix - Caroline Tremblay
6e prix - Marie-Pier Breton
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Myrlande Séraphin, gagnante du
premier prix, en compagnie de Jacques

Allard et de Louise Portal.


Notons que nous recevons maintes missives fort intéressantes, tant par leurs propos, leur originalité que par leur qualité littéraire, et que le choix est toujours difficile. Pour cette raison, une fois l'événement terminé et après relecture, le comité organisateur des Corresponances a décidé d'attribuer des mentions spéciales à quelques participants, soit à Raymond Fredette, Serge Lepage, Alvina Lévesque, Linda Roy, Marie-Josée Roy et Jacques O. Rivest.





1er prix - Myrlande Séraphin

Car, sachant que la vie est un songe risible,
Le sage met sa force à le rendre paisible.

Salut Grande Dame !

Je rêve qu’un jour tu puisses répondre à la question suivante : comment oses-tu accepter ce titre quand il te manque la qualité essentielle pour être une Grande Dame ? La noblesse.

Tu n’as pas de noblesse, car tu n’as pas assez de tendresse dans ton cœur pour accepter des gens qui ne te ressemblent pas; des gens qui n’atteignent pas les niveaux de perfection que tu as fixés. Des gens, comme moi, qui sont différents de toi sur presque tous les points. Tu ne veux tout simplement pas faire l’effort de les comprendre. Je rêve qu’un jour tu cesses de nous regarder comme si nous venions d’une autre planète !

Tu n’as pas de noblesse parce que « handicapé, déficience intellectuelle, autisme, trisomie » sont des mots qui te font peur. Tu en as peur parce que tu ne prends pas quelques instants pour apprendre exactement ce que cela signifie.

Dans le fond, cela t’est égal. Tu aurais nettement préféré que je n’existe pas. Ainsi, tu n’aurais pas à te préoccuper de moi !

Il faut que tu comprennes que je n’ai pas choisi d’être différent de toi. Ce n’est pas ma faute si je n’ai pas eu les mêmes chances que toi !

Toi, tu as été privilégiée dès ta naissance. Mais c’est dommage que tu n’utilises pas tes privilèges pour apprendre et grandir un peu !

C’est vrai que je parle trop. C’est vrai que je suis souvent impatient. C’est vrai que je requiers beaucoup d’attention. C’est vrai que je suis plus lent parfois. C’est vrai que je puis être très accaparant. C’est vrai que parfois je fais des gaffes. C’est vrai que je ne m’exprime pas toujours bien.

Je rêve au jour où, enfin, quelqu’un me comprendra !

C’est vrai qu’il m’arrive d’être très capricieux. C’est vrai aussi que j’ai des difficultés d’apprentissage. Mais j’ai rêvé qu’un jour, la société cesserait de me rejeter et de perdre patiente avec moi !

Si tu avais choisi de m’apprivoiser et d’apprendre à me connaître un peu, tu aurais compris. Que malgré ma déficience, il m’arrive d’être intelligent et que je ne suis pas hypocrite. Tu aurais surtout remarqué combien mes amis et moi pratiquons l’entraide. Même si nous ne savons pas ce que ce mot signifie ! Je rêve au jour où tu choisiras de m’apprivoiser au lieu de me mépriser. Ce jour-là, tu apprendras que j’ai une bonne dose d’amour pur et inconditionnel à donner. Que je peux te faire rire… Peux aussi deviner ta peine… Peux même, te consoler !

N’aie pas peur de moi ! J’ai une déficience intellectuelle; mais je ne suis pas fou… Ne suis pas dangereux. J’ai besoin de toi. Je veux dépendre de ta présence !

Pourtant, ce que tu sembles oublier, c’est que, malgré nos différences, nous ferons tous les deux le même grand voyage. En attendant ce grand jour, puisque la vie est un songe risible, il serait sage d’unir nos forces pour la rendre paisible pour toi et pour moi. Je rêve au jour où la société m’acceptera !

Alors, salut Grande Dame.

Myrlande Séraphin
Montréal




2e prix - Marie-France Bertrand

À toi qui goûtes le temps, je t’écris du jardin de l’utopie,

Les verges d’or marquent la fin de l’été et pourtant le geai crie dans le ciel gris.

Goutte à goutte la pluie

Essuie l’ennui.

Ici la vie partouze !

Les grillons chantent les soleils brûlants.

Le vent entre dans la nuit.

Une nuit torride
un hamac ficelé
au rivage de l’étang

Normal je cherche le silence
tout comme
aux heures de l’enfance
en quête du plus loin
toujours inaccessible

Car les routes finissent toujours
par changer de cap.
Le plus loin, jamais assez loin
les yeux écarquillés dans la nuit
seule la lune montre son phare.

Le plus loin n’existe pas au fond
de l’enfance
tout comme le silence
n’existe
pas
aujourd’hui

Je cherche
             J’attends
                        Je me rends…

Je couche
le bruit
sur papier

Des lignes résonnent

les mots de ma tête

Les mots bruissent
                     et s’estompent
                             en acouphènes
et laissent au vent
                     le dernier chant.


Marie-France Bertrand
Montréal




3e prix - Marie-Claude Poulin

Petite Rose,

Depuis une semaine, tu t’impatientes, tu regardes en avant.

« Combien de dodos, maman, avant la maternelle ? »

Tu t’exerces à écrire ton nom : de grosses majuscules dansantes, quelques-unes à l’envers, inversées, que tu réunis entre elles d’un trait incertain. « Maman, j’écris en lettres attachées. »

C’est sérieux.

De quoi se rempliront les pages de ta vie ? Quel sens donneras-tu à cette grande marche à l’infini ? Pour le moment, je souris à tes explications du quotidien : « Maman, je suis allée chez Donald parce que le chat a vomi ».

Les événements n’ont en apparence aucun lien, mais qui suis-je pour rêver le monde à ta place.

Il fallait peut-être annoncer la nouvelle ou soigner le chat.


Bientôt, je vois pourtant déjà venir le moment où nous ouvrirons ensemble tes cahiers sur la table de la cuisine. Il faudra bien alors une explication pour tes craintes, tes doutes et tes questions. Orthographe, mathématiques, science morale… J’appréhende les années. Entre mes aspirations de te voir devenir ce que tu deviendras, il faudra bien construire un pont ! Des ponts, peut-être, et des chemins, et des rails.


À ton arrivée, petite Rose, je t’ai fait la promesse de te faire voir le monde. Je réalise que ce voyage tient chaque jour sur 24 heures, que chaque minute est un voyage.

Des jours, je doute de ne jamais aller plus loin que Rivière-du-Loup, tellement tu trouves la route longue.

Mais au bord de la mer quand s’élève ton cerf-volant, je m’envole avec toi, petite Rose de mon cœur.

XX

Marie-Claude Poulin
Sherbrooke




4e prix - Micheline Cloutier
Car sachant que la vie est un songe risible,
le sage met sa force à la rendre paisible.

4 hrs du matin. Le trou dans mon cœur me réveille à nouveau. Pas nouveau. Je m’apprête à te dire Adieu ma fille pour moins souffrir, si possible. Retrouver un peu de vie paisible.

Tu attends un bébé, une petite fille, si j’ai bien compris les autres. Ceux et celles qui ont accès à toi. Car à moi, tu n’as rien dit. Tu ne dis plus rien depuis presque 5 ans, et tu interdis aux autres de me dire où tu vis. Tu vas accoucher et je n’ai pas le droit de participer à ce bonheur. Je ne verrai pas le petit visage fripé de la chair de ma chair. Cela fait presque 5 ans maintenant que je paie… que je paie pour ton père et tous ceux qui t’ont passé sur le corps, vidée, abusée, abandonnée. Je paie pour ne pas t’avoir protégée de ces êtres indescriptiblement vils et sans âme. J’ai été longtemps à me demander quand ces choses horribles ont pu se passer. Lui, n’était jamais là. Et j’étais toujours – ou presque – avec toi. J’ai fait un lien au bout de quatre ans : il dormait peu la nuit, lisait et travaillait ses cours parce qu’il enseignait le travail social à l’université… Ill faisait partie du PCCML, et selon toi ce sont ces hommes qui ont détruit ton enfance… des pédophiles sous le couvert d’un parti luttant pour l’égalité des moins nantis… c’est risible ! Infiniment triste, surtout !

Tu m’accuses de ne pas t’avoir protégée. Tu as raison je ne t’ai pas protégée… Des reproches ? J’ai passé des nuits à m’en faire. Quand ? Où ? Avec qui ?!! Je ne m’expliquais pas.

J’ai réussi de peine et de misère à me sortir du gouffre sans fin des reproches. Puis je n’ai plus eu le choix. Me sortir de là, où c’était la dépression, le suicide. J’ai choisi la vie, malgré tout. J’ai choisi d’en parler aussi pour briser la honte, celle de ne pas avoir vu et de ne pas t’avoir protégée.

J’étais à cette époque une jeune femme naïve qui faisait confiance à la vie. Issue d’une culture où les enfants sont des rois et des reines, jamais je n’aurais pu imaginer qu’une telle chose puisse se produire. Je ne portais donc pas attention, je n’avais aucune méfiance ! J’étais une femme qui croyait en la bonté, en l’humain. Depuis, j’ai perdu cette confiance.

Mais ça,c’est une autre histoire.

On dit que les mères sont parfois complices des abus sexuels dont leurs enfants sont victimes. Ce n’est pas mon cas. Si seulement tu avais pu m’ouvrir une petite porte… mais j’imagine que dans sa démence il t’interdisait de me parler et te menaçait. Si j’avais su, je te jure je l’aurais tué de mes propres mains. Après l’avoir émasculé… Mais, hélas, il est mort. J’espère qu’il brûle bien solidement en enfer. Où qu’il se réincarne, il subira à son tour ce qu’il t’a fait vivre.

Mais tout cela est fini !

Je paie pour lui, d’accord ! Aujourd’hui, ma fille, je te dis ADIEU car je sais que tu m’as complètement reniée, mise de côté. Parce que ça fait trop mal de continuer à espérer. De continuer à attendre que tu daignes me reconsidérer dans ta vie. Je te quitte pour de bon. Je n’attends plus rien de toi. Je n’ai plus d’espoir, ni de honte. Je pars symboliquement parce que je ne suis plus là depuis longtemps. Pourtant, je m’étais accrochée à l’espoir que ta grossesse et la venue du bébé changeraient peut-être ta vision du monde… Il semble bien que non, hélas ! Alors à compter d’aujourd’hui, je n’ai plus de fille, ce qui fait que je n’ai pas de petite-fille et qu’ainsi je ne souffrirai plus de ne pas la voir.

Bonne route ! J’espère que ta petite ne sera pas imprégnée de la colère qui t’habite de l’intérieur.

Ta maman qui ne cessera jamais de t’aimer.

Micheline Cloutier
St-Jérôme




5e prix - Caroline Tremblay

Chère maman,

Après tant de soucis et de détresse, me voilà. Je sais qu’indirectement, je t’en ai fait subir aussi. Je t’ai déçue, je t’ai fait pleurer, je t’ai fait briser les rêves que tu avais pour moi. Je suis désolée de la séance chez le psy que tu as dû payer à cause de moi. Mais maintenant, par cette lettre, je veux t’annoncer que ma sale période fait dorénavant chose du passé.

Après un dur épisode, perclus de songes douteux, de stress, de rêves incompréhensibles, de rebondissements plus négatifs les uns des autres… voici la nouvelle moi !

Regarde maman ! Imagine-moi !

Moi qui ai les orteils qui se font chatouiller dans le gazon frais. Moi qui souris (enfin, tu dois te dire) à la ruée de suisses qui se chamaillent pour une cocotte de pin. Qui danse avec les hauts tournesols et chante avec les oiseaux. Il pleut présentement, mais je peux sentir la douce odeur que dégagent les peupliers qui me surplombent. L’air est si pur ici. Tout est d’une pureté si… si verte avec les arbres autour de moi. Il y a plein de fleurs, de couleurs et ça me rend paisible, sereine. Il n’y a pas un bruit d’autoroute ou d’ambulance pressée à un carrefour. Seulement la tranquillité, la douceur… et moi.

Tu m’as dit souvent que la vie est un songe risible (où as-tu pris cette citation-là, d’ailleurs ?) et de faire confiance en l’avenir. Quel temps va arranger les choses ? Je ne te croyais pas, mais aujourd’hui, force est de constater que tu avais raison. Par cette lettre, je voudrais te remercier à l’infini. Tu m’as fait cheminer à travers tous les tracas que j’ai eus, même si ta présence physique était à exactement 464 km de moi.

Maintenant, tu peux aller te coucher et rêver mieux; ta fille va merveilleusement bien.

Je t’aime gros comme le ciel, petite maman. J’arrive bientôt.

Caro

Caroline Tremblay
Blainville




6e prix - Marie-Pier Breton

À Godot,

Souvent, quand les gens sont rendus vieux et qu’ils le constatent, ils disent : « Ah, je n’ai plus vingt ans, vous savez », eh bien, j’ai vingt ans et je ressens une certaine pression. Je dois être capable de tout faire, ce qui est complètement ridicule. J’ai l’impression que chaque geste que je me pose me servira à dire plus tard : « Ah, quand j’avais vingt ans ! » Le plus ridicule, c’est que la plupart du temps, j’ai l’impression de ne rien faire. Je ne fais qu’attendre. J’attends.

J’attends, au pied de la montagne, bordée, contre le lac, j’attends. Si je le voulais, je pourrais aller là où tout le monde va. L’autre côté de la montagne, loin. Là où un grand radar de lumière sonde la ville quand il fait noir. Comme si, coincée parmi les gens, parmi les autos sur le pont, il est plus facile de bouger. Alors qu’ici, il n’y a que de l’espace. De l’espace à remplir. Et j’attends, dans le vide. À vingt ans, n’est-ce pas le temps de rêver ? Avec la guerre, les forêts qui se font couper et les dettes d’études que j’ai accumulées, il ne me reste que très peu pour rêver. Si ce n’est de relater l’absurdité de l’existence dans une lettre que je t’envoie, à toi, Godot.

J’attends ta réponse.

Marie-Pier Breton
Magog
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