Archives - Poste restante 2004

La Poste restante, un concours d'écriture de lettres ouvert aux épistoliers du samedi, a été à nouveau cette année, une adresse de destination fort populaire ! La lecture des lettres gagnantes a provoqué des flots de larmes parmi le public captif, mais aussi bien des éclats de rires.

Voici le choix du jury qui était composé d’auteurs de la revue littéraire Jet d’encre et présidé par Nathalie Watteyne, professeur agrégée et directrice du Centre Anne-Hébert à l’Université de Sherbrooke.

Le bonheur est dans le pré ! Au bout du compte, 2156 lettres auront fait escale dans les boîtes aux lettres des Correspondances.

 

 

1er prix : Hélène Lapierre
2e prix : Raphaële Bergeron
3e prix : Lyne Chabot
4e prix : Patrick Forcier
5e prix: Nathacha Vigeant
6e prix : Micheline Simard
7e prix : Cécile Gagnon

 




1er prix - Hélène Lapierre

Lettre imaginaire à M. Foglia,

La semaine prochaine, le 27 août, mon fils Émile aura trente ans. J’étais enceinte quand son père m’a quittée. Et c’est seule que j’ai couvé mon œuf, le mâle ayant déserté le nid… ce n’est pas comme ça que font les oiseaux n’est-ce pas ? Oh, j’ai survécu, vous savez comment on fait, on n’a pas le choix, c’est tout.

Émile aura trente ans. Il ne veut pas qu’on le fête. Il s’en ira au fond des bois, au bord de la rivière de son enfance et seul, dans la brume du matin sur la colline, dans le vert et le silence, il essaiera de comprendre ce qu’il fout sur cette terre depuis trente ans déjà. Heureusement que les rivières existent pour accueillir les grands garçons qui essaient de devenir des hommes loin de leur mère ! « Vas-y mon grand, même si je sais la souffrance qui se cache derrière les destins solitaires ». Des fois, il m’inquiète, mais je garde ça pour moi. Qu’est-ce qu’on fait M. Foglia avec l’amour qu’il nous reste en trop ?

Le 27 au matin, c’est seule aussi que je me souviendrai d’un des jours les plus importants de ma vie. Je me souviendrai de chaque contraction, de chaque respiration, des mots que je lui chuchotais déjà pour accompagner sa traversée et je me souviendrai des larmes de joie qui ont suivi la délivrance… bienvenue parmi nous.

Je me souviendrai aussi de ma grande solitude. C’est mon devoir de m’en souvenir et ne de pas faire semblant que ces choses n’existent pas. Si vous êtes revenu par ici le 27 au matin, M. Foglia, pouvez-vous penser à Émile dans sa campagne avec ses trente ans ? Il me semble que si on était deux à penser à lui….

Merci,

Pour Édith

P.S. Le 27, à 9h15 du matin.


Hélène Lapierre
Orford (Québec)




2e prix - Raphaële Bergeron

Chers souliers bleus, (running shoes)

Aujourd’hui tout spécialement, j’ai envie de vous parler pour vous dire qu’à chaque fois que je vous chausse, vous me rappelez un voyage merveilleux ! La première fois que je vous ai aperçu à travers une vitrine gaspésienne, vous avez ravi mes beaux yeux bleus; nous nous sommes bien reconnus, car vous aussi avez cette jolie couleur de bleu. Vous m'épatez avec vos lacets mêlés ! Mais cela n’empêche pas le tas d’activités auxquelles vous me permettez de participer. Je passe des heures au gym avec vous, chers souliers ! Jamais vous ne vous plaignez de mon odeur de pieds. Avec vous, je ne suis jamais seule, car vous partagez fidèlement mes journées de randonnées et nous nous amusons follement à courir dans les prés dans la chaleur de l’été : nous grimpons aux arbres sans jamais nous blesser, car nous sommes toujours bien agrippés. Que ferais-je sans vous ? À l’occasion, nous escaladons les rochers et faisons des courses d’obstacles sans me blesser… vous me protégez continuellement.

Merci à vous chers souliers bleutés de m’aimer autant que je vous aime !

Votre amie fidèle,


Raphaële

Raphaële Bergeron (8 ans)
St-François-de-Laval (Québec)





3e prix - Lyne Chabot

Eastman, le samedi 21 août 2004

Au père, à l’ex,
Pour Carolyne, pour moi

Hé p’pa ! Pourquoi t’as passé tout droit?
Tu ne m’as pas vue ? Tu m’as pas reconnue ?
Pourtant, t’as pris ma sœur dans tes bras, juste là, à dix pieds de moi…

Maudit p’pa ! Tu m’fais chier ! Tu m’enrages ! T’es rien qu’un écoeurant. T’as pas de misère à faire de l’argent, mais t’en arraches avec tes enfants. Non : une enfant. Peut-être parce que je dérange tes plans ? Peut-être parce que je touche à tes sentiments ?

Hé p’pa ! Pourquoi t’as passé tout droit ? Pourquoi t’as pris ma sœur dans tes bras, juste là, à dix pieds de moi… et pas moi ?

Elle non plus ne comprend pas, p’pa. Pourquoi tu me fuis papa ? Qu’est-ce que j’ai fait de si mal ? O.K ., je t’ai menti ! J’te cache parfois la vérité, pis j’suis pas toujours polie. Mais je me protège p’pa. J’me protège parce que j’ai la chienne. J’ai la chienne juste à penser à tes réactions explosives. Ou pire… à ton indifférence…

Hé p’pa ! pourquoi t’es passé tout droit ? Tu m’as pas vue ?
Tu ne m’as pas reconnue ? Pourtant, j’étais juste là à dix pieds de toi…

J’me sens gauche p’pa, maladroite. Moi qui n’ai peur de rien, j’ai peur de tes yeux froids. Je perds le nord p’pa. J’ai besoin de ta chaleur, pas celle de m’man !

Allez, dis ! Pourquoi tu me fuis p’pa ?
Parce que je ressemble à maman ? C’est elle qui est partie, pas moi. Rappelle-toi ! C’est avec elle que t’as choisi de mettre deux enfants sur cette planète. Une que tu penses parfaite… pis l’autre que tu trouves dérangeante. Moi ! Pourtant elle fait les mêmes choses que moi… o.k., o.k., en douceur, sans vague… C’est pour ça qu’à elle tu ouvres tout grand tes bras ?

Hé, p’pa ! Pourquoi tu passes tout droit ? Tu m’vois pas ?
Je suis là, à côté de toi…

Maudit p’pa. Tu me fais mal ! Tu jurais pourtant que tu ne ferais pas comme ton père… tu te souviens ? Tu me racontais qu’on passait à côté de toi sans te dire « bonjour » dans l’autobus… tu te souviens ? Tu me disais que ça te faisait mal. Mais qu’est-ce que tu fuis papa ? Tu devrais comprendre ce que je ressens. Toi, t’as souffert en silence. Pis t’as fui en jurant que tu ne ferais jamais ça à tes enfants. Moi, je crie :

Hé ! P’pa ! Pourquoi t’as passé tout droit ? Tu ne m’as pas vue ?
Tu ne m’as pas reconnue ? Pourtant, j’étais juste là, à dix pieds de toi…

Tout ce que je veux p’pa, c’est un peu de temps, juste toi et moi. Mais voilà t’es jamais là. Tu travailles sur les chiffres. Tu travailles sur ton side-line. Tu trouves du temps pour tes chums, pour ta blonde, pour jouer au volley. Pis quand t’arrives à moi, ben… t’es brûlé; toi le pompier !

Hé p’pa ! Tu sais quoi ? Je m’en vais. Je m’en vais faire ma vie sans toi. En souhaitant ben fort de ne pas faire mal à mes enfants comme tu me fais mal.
En souhaitant bien fort que le mal s’arrête là.
En essayant de me rappeler que des bons moments…

Tu te souviens… quand tu te tiraillais avec moi ?
Tu te souviens… quand tu m’emmenais jouer au volley ?
Tu te souviens… quand tu m’as laissé conduire ton camion ?

En attendant, je m’éloigne de toi.
En souhaitant ben fort qu’un jour tu pourras me regarder comme tu regardes ma sœur.
Tu sais, celle que t’as prise dans tes bras,
Juste là, à dix pieds de moi…


Lyne Chabot
Laval (Québec)




4e prix - Patrick Forcier

Lettre à moi-même

Je te connais beaucoup plus que tu penses
Mais certainement moins que je le voudrais.

T’écrire pour que tu m’écoutes enfin,
Pour que tu cesses de faire semblant.
Feindre le bonheur n’est jamais heureux
Oublie ce qu’il y a autour
Regarde plutôt tout en dedans
Ce que tu caches à l’intérieur
Tes peurs

Je le sais moi

Tes peurs se transformeront en regrets.
Des regrets que tu nourris déjà

Écris plutôt. Écris
J’aimerais t’aider.


Patrick Forcier
St-Timothée (Québec)




5e prix - Nathacha Vigeant

Bonjour mon garçon,

Tu savais que maman venait « écrire des lettres pour envoyer la plus belle ». Et bien, celle-là, c’est à toi que je l’écris.

Dans quelques jours, tu vas commencer ta sixième et dernière année du primaire. Alors, j’en profite pour te montrer l’importance de bien écrire et la joie de recevoir une lettre. Mais comment ferais-tu pour donner ce bonheur, si tu n’es pas ATTENTIF en classe ?

C’est avec des mots qu’on fait les plus beaux cadeaux. Cette matière que tu détestes tant, le français, est aussi ta langue. Sais-tu que pour les non-francophones, les sons que nous prononçons sont doux à leurs oreilles comme une caresse ? Nos mots sont si beaux qu’ils croient que nous chantons alors que nous parlons…

Sois fier de ta langue mon fils et prouve-le en la maîtrisant. Apprends-la, joue avec elle et considère-la comme ta copine puisqu’elle te permet de t’exprimer.

Je sais que cette année encore tu feras de ton mieux. Et je serai fière de toi.

Maman qui t’aime


Nathacha Vigeant
Montréal (Québec)




6e prix - Micheline Simard

Bonjour Stéphane,

Cela fait très longtemps que je ne t’ai pas écrit. Après ton départ, je t’écrivais régulièrement presque tous les soirs. D’année en année je t’écris de moins en moins, non pas, parce que je t’ai oublié mais parce que le temps arrange les choses, efface la peine et dissimule les ennuis.

Cela fait quand même dix-huit ans que tu es parti. J'ai dû réapprendre à vivre sans toi. J’ai tellement eu mal que j’ai souvent pensé aller te retrouver, mais hélas, c’était impossible, trop de chemins nous séparaient. Après ce départ si brusque, tu as bouleversé toute la famille, mais personne autant que moi, car pour ceux qui ne le savent pas, le départ d’un enfant est ce qu’il y a de plus horrible qui puisse nous arriver sur cette terre.

Mercredi, j’ai entendu à la radio cet événement qui se passe à Eastman. Cela m’a incité à venir recommencer à t’écrire cher enfant. Je sais que tu ne me répondras pas, tu ne m’as jamais répondu depuis ces dix-huit ans, mais cela me fait tellement de bien de te parler comme si tu étais là. Heureusement qu’il y a encore ton frère à qui tu manques aussi beaucoup.

Sur ces paroles, je vais te laisser et je me promets de revenir ici t’écrire le plus souvent possible, car c’est un endroit charmant, paisible et rempli de jardins, de fleurs, d’eau… enfin, tout ce qu’il doit y avoir où tu es maintenant, car aujourd’hui je me sens au paradis.

Je t’embrasse cher fils. À un de ces jours où je viendrai te retrouver. J’espère que tu m’attendras les bras grands ouverts.

J’ai très hâte à ce jour,

Ta maman à qui tu manques tellement depuis dix-huit ans


Micheline Simard




7e prix - Cécile Gagnon

Bonjour mon amour,

Sous un ciel plein de nuages, je suis assise au bord d’un petit lac. Hier, j’étais avec toi, car j’étais venue dans ton coin de pays pour dire adieu à une belle dame qui est morte, la sœur de grand-papa.

Tu comprends, cette dame-là, elle ne vivra plus que dans notre mémoire. On se souviendra de son visage, de son sourire.

Moi aussi, un jour, je serai morte. Je ne pourrai plus te serrer dans mes bras. Je voudrais que dans ta mémoire tu gardes le souvenir de ma
voix. Ma voix qui fait entrer dans ton cœur tous les personnages des contes et des histoires que tu aimes.

Alors ce soir, je viens. Écoute bien : les mots que je glisserai dans tes oreilles seront le petit cadeau que je te fais pour toujours. Si tu veux, je te raconterai encore une fois, Boucle d’or et les ours.

À ce soir mon amour de 4 ans,

Ta mamie

Cécile Gagnon

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