À toi, papa,
Tu sais qu’à chaque fois que mes doigts fouillent dans la pile de vieux disques qui n’ont plus cours au 21e
siècle, je repère très vite la pochette blanche aux lettres
calligraphiées que tu aimais tant : « Symphonie espagnole » et
« Havanaise », Saint-Saëns et Sarasate interprétés par Jascha Heifetz.
Je
dépose alors fébrilement le 33 tours sur le vieux système de son et je
me laisse bercer par ma mémoire qui joue à la cachette avec le temps et
l’espace. J’ai rendez-vous avec toi.
L’été
est très chaud, les grillons chantent, la maison est grande, les volets
entrebâillés nous laissent dans une pénombre alanguie.
J’ai
huit ans et, en catimini, je viens m’asseoir à califourchon sur tes
genoux. Mon oreille droite se colle sur ta chemise de corps, juste à la
hauteur de ton cœur qui bat. Je m’efforce d’être immobile pour ne pas
perturber ta sieste, et bientôt mon cœur bat à l’unisson du tien. Les
notes endiablées du violon captivent mon oreille gauche et mes narines
mémorisent l’odeur de ta peau et de ta sueur.
Une
légère brise s’immisce par les fenêtres entrouvertes et vient nous
caresser. Du bonheur à l’état pur. Lentement tes bras se détachent des
accoudoirs du gros fauteuil de cuir pour venir enlacer mon petit dos
avec tendresse.
Est-ce
là, dans l’immense sensation de sécurité de tes bras protecteurs, que
tu me confiais que la vie serait belle, que tu serais toujours là pour
moi ?
Est-ce
à ce moment précis, dans notre demi-sommeil que tu me léguais tout ce
que tu n’aurais pas le temps de m’apprendre ? Tu devais mourir quelques
mois plus tard. Toi, tu le savais, moi, je ne me doutais de rien.
À
chaque fois, le bras du tourne-disque se lève dans un déclic et les
notes magnifiques prennent la fuite. À chaque fois, la petite fille de
huit ans réintègre sa cinquantaine, mais savoure encore l’éternelle
présence de ces instants.
Ce
souvenir, papa, c’est le meilleur qui me reste de toi et c’est aussi
grâce à lui que ma vie est encore belle, car tu es toujours là.
Ta petite dernière
Françoise Grandjean
de Ste-Thérèse
Cher grand-papa Télésphore,
Insensé de croire que je ne t’ai jamais connu, encore moins que je ne t’ai jamais vu !
En
quittant ton corps en 1937, alors que mon père, ton fils, avait 17 ans,
tu étais loin de te douter qu’un petit-fils t’écrirait 70 ans plus tard.
Jamais je n’ai été dans tes bras, jamais je n’ai été sur tes genoux. Mais toujours j’ai senti que tu me tenais la main.
Ce
que j’ai vu, en premier, de toi, ce sont tes tableaux que grand-maman,
ta Rosie, avait placés chez elle. Sur la porte de l’armoire en coin, où
tu avais peint ce voilier dans la tempête, sous un ciel sans merci. De
mes yeux de 4 ans, je n’osais regarder tellement le réalisme hantait
mon esprit.
Le
temps a passé et aujourd’hui j’ai chez moi 4 de tes toiles reçues par
héritage, que j’ai accrochées au mur. Cette dame aux yeux angéliques,
caressant un chien; ce mousquetaire aux allures d’un d’Artagnan; cette
réplique de Louis XV dans son armure; et ce paysage de campagne où les
labours font suer les personnages. Sois sans crainte, je les chéris. Je
passe beaucoup de temps à les regarder et à les vivre…
J’aurais
tant aimé, pas nécessairement que tu m’enseignes la peinture et le
dessin, mais que tu me parles des émotions qui t’inspiraient à chacune
de tes toiles, à chacun de tes coups de pinceau.
Puis
sont venues à mes yeux les lettres que tu écrivais à grand-maman lors
de ton séjour en Angleterre où la guerre de 14 t’avait uniformisé… À
travers les mots et combattant tes maux, tu courtisais mademoiselle
Beaulieu, qui avec le temps est devenue ton amie, ta Rosie, ton amour,
puis ta femme. Ces émotions, je les ai lues et relues avec autant de
tendresse qui à l’époque caressait ton cœur.
De
plus, j’ai ton manuscrit original, en français, de ton livre sur le
maniement des armes. Les Anglais ont sûrement compris, puisqu’ils ont
gagné la guerre. J’ose croire que tu mérites la médaille de la victoire.
Je
t’en veux un peu d’être parti avant que j’arrive. J’aurais tant aimé
être à tes côtés. Homme patient, chaleureux, passionné et sensible…
Oui ! Oui ! Je le vois, je le sens dans tes couleurs, tes personnages
et tes mots si doux. Je le sais, mon père, ton fils aimé, me l’a dit.
D'ailleurs, ce dernier est sûrement à tes côtés. Il t’aimait tant. Tu
le salues tendrement de ma part.
Je te suis grandement reconnaissant de m’avoir laissé autant de beaux et de bons souvenirs.
Merci pour cet amour qui traverse le temps… Imagine si on s’était rencontrés… Tiens bien encore ma main.
Dans l’espoir de te serrer bien fort dans mes bras, un jour… ailleurs…
Ton petit-fils,
Gilles
XXX
P.-S. J’ai deux enfants (Kim, 21 ans, et Yan, 26 ans) qui te connaissent et t’aiment aussi dans l’espérance.
Gilles Beauregard
de Lachine
Chère maman,
Peut-être les as-tu vues, toi aussi, ce matin-là. De là-haut.
Je
suis sortie de chez toi, tu n’y étais pas. J’y avais passé la nuit avec
papa, pour ne pas qu’il soit seul, pour ne pas que je sois seule.
Espérant que nous dormions un peu, craignant de ne pas y arriver, de ne
pas arriver à dormir, de ne pas arriver à faire ce que j’avais à faire.
Te dire au revoir.
Au
matin, au très petit matin, j’ai pleuré. Un seul sanglot et papa s’est
levé. Tu disais qu’il dormait d’une seule oreille, c’est bien vrai. Un
seul sanglot, à quatre heures du matin, puis des pas dans le corridor :
« ça va, Julie » ?
Nous avons parlé, déjeuné. Me suis douchée, préparée, en noir.
Je suis sortie et, en attendant papa près de la voiture, je les ai vues. Les feuilles.
Elles
étaient vertes, un vert éclatant, juvénile, celui de mois de mai.
Dessus, il y avait la rosée séparée en milliers de gouttelettes rondes,
brillantes, pures, translucides, limpides. J’avais envie de prendre ces
gouttes dans mes mains. Elles brillaient davantage que des diamants.
Ce feuillage, ce contraste, seulement, m’a donné le courage d’aller te dire au revoir.
Je t’aime, tu me manques. Réponds-moi.
Ta fille, Julie
Xxx
Julie Pagé
de Montréal
Chère petite Eugénie,
Quoique
cela puisse te paraître invraisemblable, j’ai déjà eu ton âge. Mes yeux
pétillants d’insouciance et mon corps plein de vitalité ne laissaient
en rien présager la déchéance physique qui m’affecterait dans la
quarantaine.
Lorsque
j’étais enfant, une jolie rivière ceinturait le terrain de mes parents.
Ça et là de grands saules l’habillaient admirablement bien. Petite
rivière sinueuse au fond rocheux, elle devenait notre paradis quand
sonnait l’heure des vacances estivales.
Pendant
les journées trop chaudes d’été, elle nous murmurait de la rejoindre.
Maillot de bain, vieilles espadrilles et serviette sur l’épaule, nous
traversions allègrement le champ qui nous séparait de cette oasis. La
joie dans le coeur, nous foulions les pailles de foin coupé, le chant
des cigales nous accompagnant discrètement.
Notre
course terminée, nous nous trempions les orteils afin d’évaluer le
température de l’eau : plus froide que la veille ? Non ! Plus chaude
que la veille ! Telle était notre unité de mesure. Mes frères se
sauçaient vivement alors que ma mère, elle, le faisait avec parcimonie.
Un bout de bras à la fois. Évidemment, elle ne s’ébrouait pas avec
nous, mais sa présence rassurante nous enveloppait en même temps que
les milliers de gouttelettes d’eau soulevées par nos corps excités et
heureux.
Ricochets
de galets, plongeons de la grosse roche, promenades en tubes, ainsi
coulaient nos après-midi. Nul besoin de nous dire : « Profitez du
moment présent ». D’instinct, nous le vivions. Simplement, nos plus
grands soucis consistaient à éviter les piqûres de taons et les bisous
des carpes. Nous nous imprégnions de soleil (sans aucune crainte), de
l’odeur des champs fauchés et du murmure des petites cascades. Les
cumulus se transformaient en animaux, les poissons en sous-marins et le
moindre caillou, en pépite d’or. Peu nous suffisait amplement.
Certains
soirs, quand chaleur et humidité appesantissaient trop nos corps, nous
retournions nous mouiller dans ce torrent adoré. Nous revenions,
serviette nouée à la taille, rafraîchis et ragaillardis. Une fois au
lit, les fenêtres grandes ouvertes, le concert des rainettes et des
grenouilles vertes nous amenait doucement dans les bras de Morphée.
Ainsi coulaient nos étés, au rythme de la rivière...
Puisses-tu,
à ton tour, te laisser imprégner par un coin de nature. Adulte, ces
doux souvenirs amèneront paix dans ton corps et dans ton coeur.
Grand-maman qui t’aime
xxx
Manon Perreault
de Sherbrooke