Cette terre qui nous manque, c'est le pire...» Françoise Sagan
Sorry, there are no translations available yet.

«Cette terre qui nous manque, c'est le pire...» Françoise Sagan

22 février 2010

Habituée au tangage et aux agitations de son âme, Françoise Sagan imagine ici l'horreur d'un tremblement de terre. Au cœur de cette nouvelle : l'indignation et la colère. En filigrane, le sentiment de la nature que Sagan décrit comme étant le plus pur parce qu'il «passe avant tout par les sens».

(...) «C'est que rien ne peut être pire, apparemment, pour ceux qui ont aussi connu l'horreur d'une terre qui brûle ou d'une terre qui se noie, rien n'est plus effrayant qu'une terre qui se dérobe et s'ouvre. À travers les flammes, à travers les flots, on peur chercher et trouver, de la main ou du pied, du corps, un coin de terre, un abri. Mais notre propre terre qui est la nôtre, cette ultime ressource cette terre où nous sommes nés, dont nous sommes faits, et dans laquelle on nous enfouira une fois morts, cette terre qui nous manque, c'est le pire.

f_sagan.jpg

Cette terre que l'on dit plate, creuse, enflammée de l'intérieur, immergée, cette terre née de Dieu et d'un Bang, d'une volonté ou d'un hasard, cette terre où nous sommes adaptés ou qui s'est adaptée à nous, où nous arrivons blancs ou noirs, jaunes ou rouges, handicapés ou musiciens, cette terre où nos aïeux furent des poissons ou des singes, où nos cellules sont toutes distinguées ou distinguables, cette terre qui fut péniblement si abîmée, et si bien construite aussi, par les hommes, cette terre où nous naissons, cette terre dont ne ne savons rien et tout, peu et beaucoup, et dont le rôle est toujours généreux et redoutable, cette terre que les géologues vénèrent et que les pêcheurs à la ligne adorent, où les prophètes et les paysans se succèdent, cette terre que certains de nous ont découverte morceaux par morceaux et dont toute une partie, en tout cas l'Australie, nous échappe, cette terre dont trois minuscules parcelles, l'Angleterre, la France et l'Espagne, dirigèrent les étendues immenses pendant des siècles, cette terre extravagante où nous sommes si nombreux et si seuls, cette terre dont nous ne savons rien finalement, sinon que nous y finirons enfouis, que nous n'y sommes que de passage, que nous y avons été poussière, nés de poussière et que nous y retournerons poussière - comme le disent les livres les plus anciens - «dust to dust»... ce superbe tas de poussière, sous cette nature si verte, sous ce ciel si bleu dans l'éclat du soleil... Cette terre qui a été à nous si longtemps, qui l'est encore... pour combien de temps ?... Je l'ignore. Mais le cri des oiseaux était-il aussi effrayé, il y a mille ans, quand le jour faisait place à la nuit.»

Françoise Sagan
Extrait d'une nouvelle intitulée La Nature